vendredi, novembre 08, 2013

Faufilage


Traces de colonnettes comme un faufil sous la maçonnerie, vestiges, souvenirs allusifs des anciennes fenêtres
Une robe de crêpe fleuri, des brosses douces façonnant une coque sur le dessus de la tête, des corsages épaulés et une robe de chambre rouge comme de petits éclairs d'enfance, pointillés dans la mémoire, perçant soudain leur chemin à travers les traces de ma vie.
Façade qui garde l'aboutissement harmonieux des aménagements au fil des siècles, mais montre discrètement de petites touches de l'état ancien.
Mémoire qui a refaçonné le passé, mémoire apprise des souvenirs d'autrui et puis ces petits éclats intacts, discrets, qui saisissent soudain, qui bousculent les temps et les lieux, se combinent en un improbable présent.
Le bruit d'un pichet de fer, les chaussettes qui tombent et grattent, les maillots de laine, l'horrible soupe de semoule comme récompense, les herbes folles et les briques cassées du jardin d'Alger, la fontaine en azulejos de la maison au dessus de la plage, le goémon dans le potager, la cabane en bois comme toilettes, les pommes rôties au bout d'un bâton dans la cheminée de la maison de pêche, la gargoulette sur le sol de la véranda, une fenêtre sur un jardin contemplée désespérément pendant trois heures en gardant soigneusement en bouche sans l'avaler une bouchée de cette horreur nommée jambon cru, les plateaux de zlabias sur la tête des vendeurs, les époques qui se mélangent, les robes en vichy à bretelles sur les petites chemises en linon bordées de dentelles, les arbres morts sur l'éboulis après la vigne, et les pêchers entre les rangées de ceps, la coque du Bleuet sur son ber (nom trouvé, ne sais plus quel est celui que nous utilisions, cale ?) dans le garage au dessus de la plage, la poussière de charbon sur les volets ou les ferronneries des balcons de l'appartement parisien et la promenade le long des grilles vers le Pont Cardinet, les triangles brodés au départ des plis des manteaux qu'on appelait abeilles, la brume dans laquelle s'enfonce la route, les moutons de la crèche que l'on avance ou recule chaque soir selon notre degré de sagesse, le miel dans les trous du pain de campagne, les lents dormeurs et la fascinante araignée lâchés par Da Lebi dans l'entrée devant notre groupe serré et horrifié sur l'escalier, un homme à cheval au trop entre les pins sautant à terre et enjambant la fenêtre de la salle, la cueillette à fleur d'eau des anémones de mer, et le troupeau d'oies du marchand de poissons, Françou ou soeur Marie-Françoise les doigts dans sa ceinture de cuir pour souligner sa minceur et les voix flûtées des nonnes, le cageot des invités de la plaine avec les artichauts en surnombre sous une couche de camélias...
sufficit

13 commentaires:

Danielle Carlès a dit…

"Faufilage" le mot me ramène aussi à ce qui fut beau dans mon enfance, la grand-mère qui avait été couturière, petite main dans un atelier avant le mariage et s'en souvenait comme du paradis sur terre.

L' ÉTERNITÉ ROMAN a dit…

Une enfance à Alger ? À développer ?

Francis Royo a dit…

Architecture des souvenirs...
C'est superbe et superbement écrit.

Anonyme a dit…


Quelle écriture...
On y était...
Merci

Dominique Hasselmann a dit…

Grands-mère, grands-pères... ils sont toujours là !

brigitte celerier a dit…

un grand merci à tous
Dominique - la succession éternelle

arlettart a dit…

Quoique que l'on fasse ou dise , il y a ainsi des traces.. indélébiles qui font que nous avons vécu
"faufil " ce fil qui tient l'ourlet et qui doit s'enlever disait ma Grand'mère

cjeanney a dit…

C'est magnifique Brigitte !!!

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Il y en a plein comme ça dans la vieille ville, des traces d'ancienne fenêtres moyenâgeuses...

Isabelle Pariente-Butterlin a dit…

Et, le long de ce fil, les rêves et les souvenirs, et les images, et les songes se mêlant au réel, sinon comment pourrions-nous le supporter ?

Anonyme a dit…

les Batignolles (tout cela a bien changé, entre le square et l'avenue de Clichy - on a intitulé une place Martin Luther King dans l'ex-emprise des chemins de fer- je préfère les chemins de fer au sigle légèrement avarié - et on va poser là - c'est en instance, le chantier est, je crois, en cours - à l'occasion j'irai voir - un gigantesque tribunal) et les grilles qui longent les voies, je pense à Léon Paul Fargues et vous remercie de cette évocation si réussie...

Gérard Méry a dit…

Tu retombes en enfance avec un talent inouï

Pierre R Chantelois a dit…

Que dire de plus qui n'a été déjà dit. Magnifique texte qui fait jouer la magie des mots et le sens profond des phrases.