vendredi, mars 07, 2014

Gouttelettes de vie


Sur le fleuve tumultueux de la vie, soufflent les courants des envies. Des vulgaires aux irrationnelles, des prosaïques aux vaporeuses, des éphémères aux immortelles, des confinées aux affranchies, c’est un torrent d’envies bigarrées qui coule dans nos veines.

D’une vie aux vies enviant une vie d’envies en vie, en vie.

Parce que ce matin-là, on se sera senti en vie. Parce que cette aube-là se sera apparentée aux prémices de toutes les envies. Sans qu’on sache pourquoi. Sans qu’on sache comment. D’ailleurs, à ce dit instant, on n’a pas vraiment envie de se livrer à quelque analyse vaine. Comme si le simple fait de se sentir en vie évinçait tout ce superflu ordinaire indigeste. Et, brutalement, c’est une vague d’envies enivrées qui submerge un quotidien imprégné.

Les cinq sens en éveil. On a envie de respirer toute l’atmosphère, d’inhaler entière l’impalpable bise, à s’en déchirer les vaisseaux, à en étouffer subrepticement tout discernement. On a envie de s’imprégner de toutes les peintures, de percevoir la moindre éclaboussure des gouttelettes de couleur, à s’en griller les rétines, à en abîmer les tableaux de les contempler, à se perdre contre un vent d’aveuglements. On a envie de percevoir toutes les mélodies, de distinguer le moindre mot égaré, à s’en écorcher les tympans, à en offenser les silences dorés, à s’oublier impunément dans un brouhaha désordonné. On a envie de déguster chaque saveur, de se délecter de tous les plaisirs sucrés, à s’en écorcher les papilles, à en rendre fades les bouquets les plus épicés, à exhiber à cette appétence les meilleures gourmandises. On a envie de sentir intensément la moindre caresse satinée, de frissonner sous le simple frôlement, à s’en déchirer les tissus, à réveiller effrontément la sensation engourdie, à se laisser bercer par ce souffle de volupté. On a envie de démesure. De voir l’imperceptible. D’entendre l’indicible. De dire l’inexprimable.

D’une vie d’envies inassouvies déviant dans un vent vivifiant.

On a envie de chocolat. De caramels mous et de fraises Tagada. On a envie de boîtes à musique. De mélodies étourdissantes et symphoniques. On a envie d’amour. D’un cœur qui bat au rythme des tambours. On a envie de fantastique. D’ivresse électrique qui vacille sous l’acoustique. On a envie d’un tout. D’un absolu universel contre lequel virevolte une farandole d’envies emmêlées. Entre la certitude et l’incertain. Entre le prélude et le refrain. Entre la latitude et le vain. Entre réalité et chimères clairsemées.

On a envie d’imprévus. D’entrevues étonnantes et accidentelles. On a envie de marcher dans la rue et de voir courir ces jambes qui d’ordinaire chancellent. On en a marre du déjà vu. De ce quotidien embrumé digéré. On a envie de courir comme des dératés et de chuter contre un songe éloigné. On a envie de rencontres impromptues. Au détour d’une ruelle ou dans un ascenseur. Dans un parc serein ou au comptoir d’un bar. On a envie. De samedis soirs sur la Terre. De regards enchevêtrés. Un deux trois ou des milliers. On a envie. De peaux frôlées. De troubles émancipés. De mots mélangés. On a envie. De pas de danses entremêlés. De corps fusionnés. De cœurs déchaînés. On a envie. D’émotions troublées. D’émotions émancipées. D’émotions à l’excès. On a envie. On a envie d’une autre vie mêlée à la nôtre. D’ailleurs, on a déjà envie de l’autre. On a envie de faire l’amour. N’importe où, tout de suite. Vite, on a envie. De chanceler sous ses caresses délicieuses. On a envie. De chavirer sous son parfum délectable. On a envie. De vibrer sous ses mots doucereux. On a envie. De se donner, entier. On a envie. A n’en plus sentir son corps se perdre sous de doux soubresauts. A perdre tout discernement derrière l’exquis chaos.

D’une vie d’envies viscérales qui dévie contre un râle avili.

Parce que cette soirée-là, on se sera senti un peu moins en vie. Parce que ce soir-là se sera apparenté au caveau de toutes ces envies trépassées. Sans qu’on sache pourquoi. Sans qu’on sache comment. D’ailleurs, à ce dit instant, on a un peu envie de s’égarer dans quelque analyse vaine. A se heurter aveuglément contre le mur du dégoût, à glisser sur la plaque des désenvies. Comme si cette non envie soudaine terrassait insolemment cet instant d’avant déjà négligé. Et, brutalement, c’est un coup de tonnerre sclérosant qui ensevelit la moindre envie.

Et on s’engendre soudain despotes de nos vies. A se faire maîtres de nos envies. Mécaniquement, on fait le tri. A dissocier l’essentiel du superflu. A éloigner l’édulcoré du cru. A raccommoder l’entendement au perçu. A vrai dire, on n’a plus envie de grand-chose. On ne s’imagine même plus en vie. A errer dans un temps dissolu. A s’oublier derrière un instant perdu. A égarer l’ingénu. A en perdre la vie. On n’a plus d’envies. Plus envie de rien, perdu dans un néant nébuleux. Pourtant, on aurait envie d’envies. On en aurait plus qu’envie, on en aurait besoin. Quand le besoin se substitue soudain à l’envie et se fait souverain. On a besoin d’une cigarette, on l’allume et on tire une taffe, à se perdre dans cette brume acerbe. On a besoin d’alcool, n’importe lequel. On a besoin de ce degré qui coule dans nos veines, qui nous monte à la tête. On se sert un verre. De whisky, de vodka, de rhum, d’absinthe, ou de n’importe quoi. On se sert un verre et on boit. On se sert un verre, puis deux trois et on ne compte même plus. On oublie de compter et on boit un peu. On ne compte plus depuis longtemps et on boit beaucoup trop. On n’a plus envie que de se perdre dans ces degrés alcoolisés. On a besoin, plus que jamais, d’un absolu grisant, mais on n’en a plus envie. Et puis, plus aucune envie, à en crever d’ennui, mais grisés.

D’une survie vinifiée que l’on nie, presque plus en vie, à envier cette vie d’envies.

On n’a même plus envie de nutella. D’un écœurement incontrôlé face à ce brouhaha désordonné. Pas la moindre envie de sucres d’orge, de moelleux ou de tartes Tatin. On estompe machinalement le moindre dessein. Et le doux nectar qui nous enivre nous oublie finalement sur le bas-côté. On est conscient, ou peut-être pas, mais on a déjà perdu l’équilibre. A s’éloigner clandestinement du sentier des innombrables envies. La non envie s’apparenterait-elle alors à une grossière envie exhibée lorsque ne subsiste que la seule envie amplifiée, celle d’en crever ? En crever, mais enivrés !

On n’a plus envie mais besoin. On a besoin mais plus l’envie. Et, juste à côté, il y a cette âme. Ce corps dont, juste avant, on avait envie. Cette main dont, juste maintenant, on a besoin. Cet être lointain, cet autre incertain, ce concept distinct, ce Dieu souverain. Et, face à lui, toutes ces pensées diluviennes se font vaines. Alors, on s’agrippe à sa main. A en écorcher ce temps obscur. A en érafler sa peau doucereuse. A tracer les sillons du chemin du néant aux envies rachetées. Et, à nouveau, on a envie. De cheminer le long de la route des envies endormies. On a envie de crier pour réveiller ces assoupies. On a envie de sourire pour les sortir de cet état d’atrophie. On a envie de rire pour leur rendre leur éclat terni. On a besoin de les sentir en vie. On a besoin de se sentir en vie. On en a envie. On est en vie.



Texte de Myriam OH, qui a bien voulu proposer un échange à Paumée et qui a suggéré le mot «envie» (parce que j'hésitais à annuler ma participation, par manque de confiance et lassitude, et malgré l'envie justement de l'avoir comme partenaire ?)
Et, face à ce beau texte, cette réflexion, Brigetoun a proposé des lignes intitulées platement «envie», qui devraient être publiées sur http://blogmaestitia.xawaxx.org

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Si vous êtes tentés par l’aventure, faites le savoir sur le groupe dédié sur Facebook, sur le blog http://rendezvousdesvases.blogspot.fr , ou sur twitter..
Et les lectures de ce mois sont à poursuivre à partir de http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

2 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Les envies dans les doigts (ou les mains d'Orlac)...

Maestitia a dit…

Merci de m'accueillir, Brigitte, et merci pour vos mots en vie !