samedi, mars 08, 2014

petites histoires de l'Avignon d'antan - rivalités autour du duc d'Ormond


Après Rome et l'Espagne, après des ambassades et de longs efforts, quand il dut reconnaître qu'il n'y avait plus aucune chance que le roi Jacques retrouve le trône d'Angleterre, et après lui avoir fait ses adieux, le duc d'Ormond s'en revint à Avignon, pour y finir sa vie.
Et voici ce que j'ai retenu de la confrontation entre Thomas Carle, qui s'est inventé scribe du duc et a rédigé sous son nom des mémoires, et Joseph Girard et son Evocation du vieil Avignon.
Or donc, le duc revint, annoncé, accueilli et fêté par la noblesse de la ville qui avait gardé bon souvenir de sa courtoise urbanité – pour lui, il se promettait de passer agréablement son temps, de profiter de ses anciennes familiarités et des agréments de la ville et comptait un peu, il s'en était souvenu sur la route, renouer avec les plaisirs er la personne de la marquise de V..., l'âge n'ayant pas fait périr son goût pour l'amour, même s'il l'avait un peu émoussé.
Cette attente fut déçue, la marquise ayant renoncé aux plaisirs de la société et s'étant retirée à la campagne... ce dont, à la réflexion, le duc se consola en pensant que l'âge ne pouvait qu'avoir fortement diminué les charmes de son ancienne amante, persuadé qu'en ce qui le concernait, il n'en était pas ainsi, et qu'il était encore trop galant pour se soucier d'une beauté surannée. Et dans cette certitude d'être toujours vert, aimable, et vigoureux, il fut conforté par la rivalité qui se fit entre les dames pour sa préférence.
Comme lors de son précédent séjour, il logea chez Monsieur de Villeneuve (je n'ai pu déterminer s'il était de la très ancienne famille qui a donné les branches de Bargemon, d'Esclapon – petit salut en passant à une petite grande dame qui a été mon rêve de modèle inaccessible en ma prime adolescence – de Vence, etc..., ou s'il était des Villeneuve de Forcalqueret et d'Ansouis) dont le très grand hôtel a disparu, transpercé, anéanti, lors de la création de la rue du Vieux Sextier.

Il y tenait chaque jour une table de douze couverts, surpassant tout ce qui avait été fait jusqu'alors, par aucun des notables de la ville, et même par aucun des Vice-légats qui se succédèrent alors, les Gonteriis, Elci, Gonteriis à nouveau, Bondelmonti, Crescenzi, Lercari, ou leurs prédécesseurs, et, comme les dames lui faisaient l'honneur d'apprécier sa société, son salon devint le centre de la vie et des plaisirs, qui selon lui, ou son mémorialiste, sont la principale occupation de la société d'Avignon, laquelle est toute aux intrigues, à l'amour, sans que les maris y trouvent à redire, et se soucient des risques d'être cornus.
Mais parmi cette cour de dames, il n'avait gardé souvenir, ou n'a parlé, que de trois, deux intrigantes et l'élue, celle qui accompagna les dernières années de sa vie, qu'il nomme Madame de Va, et qui était Marie Balthazare de Donis, mariée à Paul de Seytres seigneur de Vaucluse, une charmante brune d'une trentaine d'années, aux traits peu réguliers mais à la taille bien prise, spirituelle, ce dont elle était un peu trop consciente, non exempte d'une certaine arrogance sous un air fort doux, pourtant tout benoitement bonne et sensible dans le souvenir du duc.
Elle se targuait de l'amour muet qu'elle avait ressenti pour lui en son enfance, et, avec cette perverse innocence, qui m'a rappelé les histoires de Restif de la Bretonne, elle prit coutume de l'appeler, lorsqu'elle voulait l'amener à ses fins, «mon cher Papa».
Elle le regardait d'un air tendre en lui rappelant ces souvenirs, et il n'eut guère besoin de soupirs, de prières, d'efforts pour qu'elle le rende heureux.
Elle ne fit rien pour garder secrète leur entente, et il fut flatté de constater que, malgré son âge, cette préférence affichée déclenchait la jalousie et les médisances des autres dames contre l'élue. Il fut sensible au désagrément qui en résultait pour elle, mais n'était, en son fors intérieur, guère fâché de ce flatteur éclat, d'autant que cela portait sur elle plus que sur lui. Et, pour son mémorialiste, il s'avoua fier d'avoir encore l'air aussi vaillant, et plus encore de ce que cet air avait de vrai, puisque, selon Madame de Vaucluse, jamais son mari ne l'avait si bien contentée… qu'en aurait été-t-il au temps de sa fière maturité ?
Monsieur de Vaucluse, pour sa part, préférait vivre dans sa maison de campagne, ne se souciait guère de sa femme, sauf pour lui souhaiter tout le bonheur possible, et s'entendit assez avec le couple pour le recevoir parfois chez lui.

études de têtes - Watteau
En ces débuts, quand l'entente entre cette jeune femme et le duc était connue, mais sans avoir encore l'apparence de devoir être une évidence quasi conjugale, parmi les dames qui se tenaient sur les rangs, prêtes à détrôner Madame de Vaucluse, se signalait, par ses agaceries, ses coquetteries, son esprit piquant, la petite Madame de Pr. qui, à vrai dire, ne présentait pas un bien grand danger, n'ayant d'autre qualité que cet esprit, mais sans grand fond, et cette coquetterie, mais qui jurait avec sa physionomie et sa taille. Elle renonça d'ailleurs assez vite devant l'inutilité de ses efforts, et fit profiter de ses faveurs un jeune et neuf seigneur.
Plus redoutable était la marquise de J. (je me suis refusée à tenter de l'identifier), une jeune veuve d'environ 25 ans, pourvue de très beaux yeux, d'un teint merveilleux, célébrée comme belle entre les belles, et dont la douceur, la conversation charmante, cachaient la plus fine coquetterie du monde.
Madame de Vaucluse crut deviner que le duc s'apercevait des discrètes avances de cette rivale, et y était sensible. Elle profita d'un tête à tête pour soupirer, prendre un air abattu, et, en réponse aux interrogations de son cher Papa, se plaindre des intrigues de toutes les coquettes de la ville, et de la plus notoirement glorieuse qui était Madame de J, qui se surpassaient dans leurs tentatives pour le persuader de l'intérêt ou de l'amour qu'elles lui portaient, et se risquer à exprimer sa crainte qu'il la délaisse, elle qui, seule, lui avait sincèrement donné tout pouvoir sur son coeur. Le Duc la tranquillisa, lui promettant une fidélité éternelle, qu'il lui tint d'ailleurs, aidé en cela par son âge et l'amour des barbons pour la tranquillité.
  • Si cela est vrai, mon ami, il faut, pour que vous soyez en paix, que vous le fassiez paraître à toutes mes rivales en me rendant la maîtresse de votre intérieur. Vous y trouverez votre compte en étant déchargé de tous les soucis futiles, et j'ai la chance de me sentir assurée dans mon offre par la considération de la fortune dont je dispose, qui doit vous empêcher de me soupçonner d'un intérêt autre que celui de votre quiétude.
  • Mais, mon amie, que dirait-on ? Puis-je vous laisser ainsi me sacrifier votre réputation ?
  • Je vous aime trop pour m'arrêter à ces dehors, à ce qui n'est que sottes et vaines considérations.
Il céda donc, jugeant que cette concession était de trop peu d'importance pour risquer, en refusant, de mettre en péril leur entente. Et ce qu'il en advint... ma foi ce sera pour plus tard, j'ai conscience, soudain, de ma trop grande prolixité. 


Dans l'Avignon de nos jours, le printemps claironne son arrivée prochaine, le ciel était d'un bleu incandescent, le travail des jardiniers éclate en force

et les terrasses sont de sortie, les colonnes de siège se défont, les tables se préparaient en fin de matinée, et les gens se pressaient sur celles que touchait le soleil. Brigetoun était paresseuse, l'envie d'agir et de voir frémissait, mais pas encore assez pour qu'elle réalise les projets de spectacles ou réunions (ne suis décidément plus militante et ne tiendrai finalement pas un bureau de vote, la relève est suffisante) qu'elle avait fait. 

S'est contentée d'un marché, de gourmandise, du plaisir de la lecture, des petites fleurs écloses dans la cour, et de la compagnie du duc et de Madame de Vaucluse.

7 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Votre récolte était appétissante...

brigitte celerier a dit…

que soit louée votre haute fidélité !

arlettart a dit…

Un marché de gourmandise!!! mais que demander de mieux en si belle compagnie

brigitte celerier a dit…

Paumée est en chute libre accélérée, et visiblement le Duc accélère la chose
mais m'en MOQUE vais essayer (pas si facile) de continuer un peu (un ou deux billets) avec lui et ensuite... plus envie d'écrire ou lire en ce moment

joye a dit…

Si j'ai tout bien compris, les Vaucluse sortaient toujours...couverts.

La sagesse même !

;-)

Gérard a dit…

..toujours une place pour le poisson

Nathalie Beaumes a dit…

Elle me plait bien, à moi, cette histoire de Madame de Vaucluse...

Heureuse comme toi de voir sortir le soleil, les tables dehors et les fleurs.