samedi, juillet 19, 2014

Avignon – jour 14 en grande variété – sujets à vif – la famille Schroffenstein de Kleist dans un gymnase et I am dans la cour d'honneur


bonne humeur et jambes rétives, sans plus, languides, partir dans la ville entre soleil dardé et belles ombres désirées, 
vers le jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph
pour le troisième programme des sujets à vif
avec, en grand plaisir il se trouve que les oreilles n'ont pas de paupières (prélude)
l'éloquence de l'alto de Garth Knox et la musique de Benjamin Duré, dialoguant, commentant, soutenant, la voix, le visage de Pierre Baux et sa façon de dire Quignard
tissant la langue de Pascal Quignard aux notes de la composition musicale de Benjamin Dupé, le spectacle confronte le concert à une réflexion sur la musique. Jouant de l'oscillation entre entendre et comprendre, une mécanique polyphonique et ludique se met en place, qui génère interférences, réactivité, distance, humour, vertige, enthousiasme, puissance... À la profondeur du texte, érudit et sensible, répond l'architecture de la musique. À sa forme étonnante, entre méditation, conférence, discours, conte et confession, répondent la virtuosité et la capacité du son à se transformer en un instant. À l'hypothèse d'un désamour qu'évoque le titre La Haine de la musique répond le seul acte possible pour un compositeur : faire sonner, faire entendre – toucher au plus intime. Car « il se trouve que les oreilles n'ont pas de paupières », écrit l'auteur...
un entracte, pendant lequel deux hommes en pantalon noir, chemise blanche et cravate s'efforcent maladroitement d'installer au fond de la scène un grand buffet à deux corps, emmailloté de plastique, sans que l'on réalise immédiatement, du moins mes voisins et moi, que nous sommes entrés dans buffet à vif par Pierre Meunier et le danseur Raphaël Cottin, et s'enchaînent rires, catastrophes, maladresses, volonté de destruction (et ce qui passe de la danse dans ce déchaînement)
détruire

en venir à bout

mettre à mal la chose qui nous occupe

nous obsède

nous encombre

nous provoque (...)

jusqu'à ce que ça pète

que ça craque

que ça ne ressemble plus à rien (...)

à deux
pour s'épauler dans cette rude tâche..
en avant
et, après leur salut, devant l'amas de petit bois et de bouts de verre auquel sont parvenus,
les quatre artistes et l'équipe du festival, venant sur scène, et Pierre Meunier disant un texte à la belle ironie sur les suppressions nécessaires pour optimiser la rentabilité de la Symphonie inachevée, 
retour dans la chaleur des rues qui brûlent, la beauté des lumières,
la rencontre d'un théâtre-camion et d'un bandit corse...
déjeuner, mettre cette petite partie du jour sur Paumée, sieste (désolée mais suis vraiment pleine d'une langueur lasse qu'il me faut effacer avant lundi les dix huit heures d'Henry VI - sans doute à jeun ou quasi en ce qui me concerne - et le retour à pieds à quatre heures du matin mardi.)
Et repartir vers la rue des teinturiers, 
le gymnase du Lycée Saint Joseph, et la famille Schroffenstein, pièce de jeunesse de Kleist, mis en scène par Giorgio Barberio Corsetti, qui a fait travailler les élèves (qu'ils sont beaux !) de l'Ecole Régionale d'Acteurs de Cannes,

photo Christophe Raynaud de Lage (comme la suivante)
un dispositif simple, plan incliné, astucieux de Francesco Esposito, une belle énergie, de belles images, et le charme des jeunes acteurs dans la cruauté de l'histoire
Heinrich von Kleist a 24 ans lorsqu'il publie anonymement La Famille Schroffenstein qu'il situe dans le royaume de Souabe à la fin du Moyen Âge. Violente histoire d'une famille dont les branches opposées se détestent et dont les héritiers respectifs Ottacar et Agnès s'aiment. Un parfum shakespearien flotte autour de cette aventure qui rappelle Roméo et Juliette mais dont les dédales d'intrigue l'en distinguent quand l'humour se mêle à la perversité, le rêve au cauchemar. Pièce lyrique, violente, cruelle, où les fantasmes des deux familles nourrissent une paranoïa qui peut devenir extraordinairement comique pour les spectateurs de cette guerre intestine dont personne ne sait plus les origines... De méprises en représailles, de malentendus en erreurs tragiques, Corsetti aime nous faire cheminer avec les héros vers le drame final, celui qui rendra la guerre inutile faute de combattants. Pièce folle, pièce jubilatoire, pièce fascinante...selon le programme.

Et Brigetoun, incompréhensive devant des départs qui ont commencé peu après le début, et furieuse contre elle-même, parce que elle avait mal regardé les horaires et qu'elle a dû partir après un peu plus de deux heures, une vingtaine de minutes avant la fin (d'autant plus que j'ai réalisé juste avant que le noir se fasse, que l'italien charmant à côté de moi était Corsetti, et que j'étais un petit coup de plus pour lui - mais comme moi et mon voisin nous avions ri quand le fallait, spontanément, je pense que ça a adouci la chose)
Parce que j'ai aimé, parce que ils sont frais mais déjà fort bons (surtout les rôles principaux, les deux couples de parents, le jeune couple, l'ami intercesseur qui chaque fois se laisse persuader), parce que le travail, parce que la cohésion, le rythme, la fougue du jeune couple etc...
parce que la pièce, le mélange de drame et de rire, les péripéties, la surprise de trouver, à cette époque, l'amour homosexuel de Jeanne la soeur du jeune héros pour sa belle, des personnages innocents, ou faibles, ou dévoués à leur seigneur, et un vrai méchant, au nom de grands principes habillant son égoïsme, et sa stupide méfiance.
parce qu'il y a d'autres spectacles, plutôt que celui là, d'où j'aurais plus sincèrement pu partir en cours de représentation 
mais je savais qu'il me faudrait temps pour regagner l'antre - et en effet j'ai profité de quelques occasions pour une mini pause photo parce que mes jambes étaient floues - et que voulais me changer, arroser, prendre mon billet et m'en aller 
vers la cour d'honneur, le mur, un grand panneau incliné devant, et I am de Lemi Ponifasio (îles Samoa) et de sa troupe MAU

image MAU provenant du site du festival et sans rapport avec ce que nous avons vu, sauf peut être une ambiance
Une parole scandaleuse autant qu'une imploration. Il y a dans cette locution « I AM » la fierté de l'homme qui s'affirme sujet. Il y a la ferveur de celui qui réclame la reconnaissance. Autour de lui, Lemi Ponifasio a réuni un petit peuple, composé des artistes de sa compagnie, MAU, mais aussi de personnes rencontrées à Avignon et dans chacune des villes de sa tournée. Ensemble, dans la Cour d'honneur du Palais des papes, ils se lèvent. Venus de l'autre bout du monde ou bien des marges intérieures, ils montrent leur visage à l'Empire, aux puissants, ils participent à une cérémonie en l'honneur des vingt millions d'êtres humains morts pendant la Première Guerre mondiale. Ils deviennent les anonymes et ceux qui ne sont jamais nommés. Ils nous rappellent que la guerre n'épargne aucune catégorie, ni aucun continent. Des îles du Pacifique où le conflit est aujourd'hui toujours commémoré, Lemi Ponifasio convoque le théâtre de mythes et de cris d'Heiner Müller et d'Antonin Artaud (mais sous forme d'une voix noyée dans la musique et d'un texte manuscrit qui, comme elle, est en anglais, affiché de splendide façon sur le mur, avec des manques et donc quasiment illisible même si on n'est pas comme moi exaspéré et en refus de cette obligation de comprendre l'anglais, tout le reste qui est en samoan ou vietnamien est également incompréhensible si ce n'est que nous sommes pénétrés par la force du chant et avons l'impression d'être en communion, sans effort) les visions plastiques de Colin McCahon, la force des choeurs maoris et samoans et invente les termes et la grammaire d'un langage universel, le langage d'une conversation entre Dieu et les morts, mais aussi entre les auteurs du présent et les fantômes du passé, témoins mélancoliques d'un siècle plein de la faillite de l'humanité.
MAU est un mot samoan qui signifie « affirmation solennelle de la vérité d'un sujet » et « révolution »
Alors, l'impression réelle d'être embarquée, emportée, dans une cérémonie.
Parmi les moments les plus forts, sur une musique tonitruante la force d'une montagne humaine, chantant, hurlant, longuement, comme un défi et un appel au ciel, en complet noir, ébauchant quelques pas de danse pendant que la troupe, par moment, passe lentement derrière lui... sans doute ce qu'il y a de plus impressionnant, presque sacré si ce n'était justement l'homme face au sacré, à tout.
Vers la fin, son pendant féminin, qui, elle, chantant, criant son défi avec même énergie et presque même puissance, arpente la scène.
Il y a aussi cet homme européen, un peu un Landru, qui se déshabille et en barbe et slip noir entre dans une danse heurtée, martyrisée, véhémente, à la limite de la crise.
La femme en blanc, blanche, presque albinos, que l'on assied sur un fauteuil, que le barbu étrangle presque avant de lui planter entre les lèvres une rose rouge et qui reçoit de chacun, en une longue procession, le jet d'une fleur blanche et un crachat de sang au visage.
Le vietnamien qui évoque vaguement Ho Chi Minh, et son chant profond
et qui, assis devant le plan incliné qui est devenu un peu moins vertical et sur lequel git, allongé en croix, un superbe corps d'ilien vêtu d'un seul étui, le regarde intensément, pendant que, avec toujours la très forte musique de Lemi Ponifasio et Marc Chesterman, le mur se transforme en une cataracte.
Seulement cela, et quelques autres passages, s'étire interminablement, et la force de ce que nous avons vu cède peu à peu en une envie de couper, couper, la presque demi heure ajoutée à la durée initialement prévue, qui enlève la force que devraient avoir ces dernières images et presque, rétrospectivement ce que nous avons vu.
Petite exaspération qui devrait s'effacer... vraiment très beau (mais encore une fois trop long, comme ces invités qui ne savent plus comment dire adieu)
descendre sur la place en échangeant impressions, et regagner l'antre.

5 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Très belles photos depuis la Cour d'honneur (souvenirs ravivés)...

Mais quelle santé vous avez !

brigitte celerier a dit…

ben justement !

arlettart a dit…

Admiration!!! surtout quand on sent que c'est trop long

jeandler a dit…

Quel souffle ! Quelle passion !

Gérard a dit…

Infatigable