dimanche, juillet 20, 2014

Avignon – jour 15 – se rencogner ou presque – les tirailleurs sénégalais et Noir de boue et d'obus, le Chili et la imaginacion del futuro aux Carmes

émerger comme peux, petite visite (j'aime bien le faire, pied nu et en chemise, pendant que je crois la ville encore endormie) dans la cour, cueillir avec dévotion le cadavre de La rose
Petit tour sur programme, et constater avec honte qu'au lieu du regroupement en appui aux palestiniens (dans mon esprit pas uniquement à Gaza, la négation de la Cisjordanie est plus insidieuse mais pas plus tolérable et nie tout espoir de paix) ce sera m'occuper de mon ventre, et une petite expédition aux halles, limitée parce que forces pas là...
un coup de téléphone pendant que je n'en suis qu'à émerger de la douche, je dis que vais aux halles, que navrée on ne peut se voir...
étendre lessive, choisir jupe, choisir tee-shirt, prendre couffin, oublier sac, prendre appareil et s'en aller dans les rues, avec une grande grimace adressée au ciel (me suis dit, je ne programmerai plus les Carmes, ils me jettent un sort)
avancer tout doux, tout doux, dans la rue Bonneterie, presque aussi déserte qu'elle le sera à la fin du mois, il est trop tôt, 
et pendant que je suis devant l'étal de mon marchand de légumes, avoir le plaisir et l'honneur d'être interpellée,... un peu navrée d'avoir été, entre fatigue, lenteur à démarrer le matin, conversation avec marchand, et surtout éberluement, toujours, que l'on se donne du mal pour me rencontrer, insuffisamment chaleureuse... j'ai trainé la jeune femme jusqu'au fromager, refusé un café, parce que c'est l'heure où je ne sollicite pas carcasse, appris de qui me venait le cadeau.. et après un échange de bises, elle est partie vers son futur hors Avignon,
suis allée acheter des rougets...
sur le chemin du retour, tenu promesse faite au tourneur de petits vases, de lui acheter un de ses panneaux de céramique, sans grande originalité, mais qui me plaît peut-être plus ainsi (avec le plaisir aussi de son plaisir...)
traîner un rien mes derniers pas, ragaillardie un temps par une fanfare

et puis rangement, cuisine, déjeuner et rien, résolument rien, si ce n'est un rayon de soleil qui m'a attirée dans la cour pour voir le bleu envahir le ciel et sourire avec espoir.
Après le thé, me suis sentie des fourmis dans les jambes, et parce que c'était près, parce que n'avais pas envie de me plonger dans la bible, parce que je les ai rencontrés plusieurs fois, qu'ils m'ont paru courageux drôles et intelligents, que j'avais plus ou moins promis, et en hommage à ma nourrice sèche, idole d'un moment de mon enfance, et tirailleur sénégalais, m'en suis allée

vers le théâtre Golovine, un endroit que j'aime bien, pour voir noir de boue et d'obus, spectacle d'une troupe installée en région parisienne depuis une dizaine d'années, Difé Kafo, spectacle soutenu (s'imposait) par le Ministère de l'Outre-mer, la délégation interministérielle pour l'égalité des chances des français d'Outre mer, les Ultramarins ont de l'audace (petit sourire perdu dans les institutions), et la région Guadeloupe, et avec tout ça spectacle sans prétention autre qu'un travail accompli, spectacle pas parfait, qui m'a plu (sans être ébouriffant de nouveauté, nettement mieux que sympathique).

photo trouvée sur le site du théâtre
Quelque part dans l’Est de la France entre 1914 et 1918…
Conscrit français, tirailleur sénégalais, volontaire des Antilles - Guyane, un adversaire les réunit dans des tranchées putrides. Alors on tente d’échapper à la terreur, au froid, à l’épuisement et à la folie. Et chacun de se raccrocher à ce qu’il a de plus intime, à sa propre culture. Et chacun aussi de reconnaître en l’autre son frère d’arme, son alter ego, dans une humanité refondée. 
C’est l’histoire d’une rencontre qui n’a peut-être pas eu lieu entre les cultures d’Afrique, des Antilles - Guyane et d’Europe, où danse et musique s’imposent comme seules échappatoires.
Une bande son qui mélange scènes d'hôpital, bruits de guerre, condamnation des fusillés, lettre de filleul et lettre de marraine, cancan et flonflons, boulagèl, son du sambar
une danse qui rend assez bien, avec stylisation, les combats, la tranchée, la reptation, les blessés et les soins fraternels, avec parfois sur les visages, surtout de l'une des femmes blanches et du grand sénégalais, l'effort, la frousse, la douleur, et des danses de village, danmié (ai appris : danse ce combat martiniquaise, combat cadencé, art martial appelé ladja en Guadeloupe)
les airs de Doudou a moi li qu'à partir... les africains... ancien combatant.. et des airs créoles ou sénégalais contestataires avec traces d'humour
et un peu avant la fin, pendant qu'ils sont à terre, sur la chanson de Craonne, une grande vidéo très réussie, qui me semble partir du dessin, en blanc, dynamique, détourant les personnages de photos d'actualité..
saluts, petite réclame faite avec la grâce qui convient, sans lourdeur, de la compagnie et des intermittents
et retour vers l'antre, changer de tee-shirt, arroser, préparer ceci un peu à la va comme je te pousse, décider qu'il ne pleuvra pas (très inquiète par contre pour demain où je vais à l'un des concerts tant désirés de musique mêlée à partir de la source arabo andalouse aux Célestins, les prévisions sont très très humides) et m'en aller  
vers la place des Carmes et La imagination del futuro, texte La Re-sentida, mise en scène Pablo de la Fuente
Le 11 septembre 1973, Salvador Allende prononce son dernier discours public en tant que Président de la République du Chili. Quelques instants plus tard, dans le palais présidentiel pris d'assaut, il se donne la mort pour ne pas se rendre aux forces de Pinochet, qui mettra en place dix-sept ans de dictature. Voilà pour la réalité. La compagnie La Re-sentida ne s'en tient pas là. Et si Salvador Allende avait été entouré d'une équipe de « communicants » d'aujourd'hui ? Aurait-il pu en être autrement, aurait-il fallu agir différemment ? Si l'Union Populaire se refondait demain, serait-elle plus solidement bâtie ? L'examen des possibles écartés par l'Histoire et la liste des conditionnels passés permettent à Marco Layera et son équipe de se défaire de l'idéalisation habituelle de la figure révolutionnaire et pacifique d'Allende.... Pour de jeunes artistes nés après 1975, malmener le personnage mythique du Chili pourrait permettre de voir plus clairement le système actuel et de se défaire d'une nostalgie dont ils ont seulement hérité. Pour mieux inventer ce qu'il faudrait mettre en place aujourd'hui, et qui ne peut d'évidence être identique au rêve communiste d'alors, La Re-sentida bouscule par l'humour noir et la cruauté la classification trop souvent manichéenne des meilleures et des pires années du Chili. Ma foi pourquoi pas ? Et surtout si l'on pense en effet à ce qu'est devenue la social démocratie, telle qu'elle est peut être au Chili, telle qu'elle est en France.

La place, ses tables, une file d'attente pas trop longue..
Filer sur le côté pour m'installer sous ma gargouille, fixer le décor avant qu'on interdise les photos, lire le programme de salle, être en attente joyeuse, aimer assez :
Je pense que le théâtre est loin d’être le meilleur et le plus efficace des moyens d’action. Au contraire, je pense même que sa gamme est assez limitée. Il existe d’autres outils ou actions réellement plus efficaces mais qui n’ont bien sûr pas le glamour ou la reconnaissance de notre profession. De ce point de vue, j’assume ma lâcheté et mon confort. Si je devais être radicalement engagé, je ne ferais pas de théâtre. Je serais dans la rue...
Le théâtre, dans notre pays, est souvent perçu comme une discipline artistique supérieure, pleine de solennité et de formalité, presque lyrique. Cela lui confère en définitive quelque chose de grave. Je crois nécessaire de lui manquer de respect, en lui insufflant une fraîcheur et une audace qui le renouvelle. Rien n’impose qu’on continue à évoquer les grands thèmes de l’humanité dans un lieu aride et obscur. Le théâtre peut amuser et ne pas être superficiel. (mais rétrospectivement je crois qu'il n'a pas pensé au "ne pas être superficiel")...
C’est le grand défi de notre génération: être en mesure de générer de nouvelles réflexions qui questionnent et transfigurent la réalité. Cela peut paraître scandaleux, mais il est peut-être temps pour le spectacle de s’interroger sur le système démocratique, sinon sous son toit, se consolidera la brutalité du modèle néolibéral….. nous obéissons à un patrimoine culturel de la philosophie et de l’éthique qui ne correspond apparemment pas à la réalité de notre époque. Oui mais je n'ai pas trouvé l'ombre d'une réflexion, juste un ricanement à la mode et un tantinet ou fortement débile.

Photo La Resentida
J'ai bien aimé, oubliant volontairement le dernier discours d'Allende à la Moneda, les reprises incessantes, avec changement de décor, de cravate, de mots, sous la direction des ministres mués en communicants hystériques et soucieux de ne pas s'aliéner la bourgeoisie,
me suis vaguement amusée deux ou trois fois,
ai détesté le moment où sous prétexte d'une quête dans le public pour aider un adolescent miséreux, la caméra fixe un homme qui n'ose réagir et se voit projeté sur scène pendant que l'actrice quêteuse relève le coût vraisemblable de ses chaussures, de son téléphone, lui demande ce qu'il faut faire pour qu'il sorte de son égoïsme, s'il faut qu'elle se mette nue, et elle le fait, s'il faut qu'elle lui fasse... et là c'est coupé et l'on revient sur scène, le public riant de ce pauvre homme, et même si un jeune ouvreur, dehors, m'a dit avoir aimé cela parce qu'il faut savoir se remettre en cause, n'y ai vu qu'une actrice ne remettant pas en cause l'usage facile de son pouvoir... bon il y a eu aussi un entretien entre le président X soit Allende et le président des USA accueilli par des hurlements de rire, mais non traduit bien entendu puisque nous sommes sommés de comprendre l'anglais (et j'avoue que cette fois je n'ai pas dû me forcer pour ne pas tout comprendre)
A la longue ce cynisme facile, et qui n'attaque que l'image, ce regard qui se veut critique et qui me semble venu de ce qu'il veut critiquer, la laideur parfois, m'ont lassée, je me suis coulée au base du gradin et suis sortie.
et me voilà revenue, à travers la fête et ses reliefs,
me demandant si suis devenue psycho-rigide, navrée d'être partie volontairement en cours d'un spectacle (extrêmement discrètement), et m'amusant de constater en regardant ma montre que je ne me suis résolue à le faire qu'un quart d'heure avant la fin, un peu consolée par le fait que les deux trentenaires à l'air intelligent devant et derrière moi riaient encore moins que moi (m'est arrivé de le faire à des moments de délire touchant au baroque) si mon voisin américain et le couple doré sur tranche devant moi étaient pliés de rire, mais là, avant de rédiger, ai rentré le nom du spectacle sur google et j'ai trouvé http://www.lesinrocks.com/2014/07/18/arts-scenes/scenes/avignon-imaginacion-futuro-le-negationnisme-servi-sur-un-plateau-11516328/ me voilà pour une fois totalement en accord avec les Inrocks, sauf peut être pour ce qui concerne les Le Pen, et encore..  

11 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Si la solution "politique" à la tragédie d'Allende avait été de l'entourer préalablement d'une équipe de "communicants" (ceux qui ont choisi les nouvelles lunettes, style quatrième République, de FH ?), le staff de Publicis aurait pu découvrir le Chili en long et en large.

La naïveté de certaines pièces de théâtre fait mourir de rire.

brigitte celerier a dit…

et le pire est de se croire esprit libre découvreur, alors qu'on est imprégné de l'air du temps

jeandler a dit…

Des fourmis dans les jambes : démangeaisons festivalières. Trottons, trottons... Nous suivons.

Elise a dit…

vous avez été parfaite, bien sûr ! j'espère juste ne pas vous avoir importunée (ou trop) mais je voulais tellement croiser "en vrai" le regard que vous posez sur êtres et choses. Un beau et bon regard.

brigitte celerier a dit…

ne m'avez pas importunée, simplement emplie de confusion

Lavande a dit…

Brigitte on s'est croisées deux fois sans que je vous voie: au sujet à vif d'avant hier matin avec les deux fous du buffet. J'ai beaucoup aimé les deux parties du spectacle.
Et le 18 au spectacle des Chiliens: je partage à 101% l'avis des Inrocks. En plus j'étais juste derrière le malheureux spectateur à qui la comédienne dénudée proposait une fellation. Question déconstruction... je préfère celle de Pierre Meunier !

brigitte celerier a dit…

sommes en concordance… totale
(pour voir si suis là regarder premier et deuxième rangs - ma manie)

Lavande a dit…

Quelques images du "buffet"... mais sans la musique de radio nostalgie sur laquelle ils exécutaient quelques pas de danse de temps en temps, ou la musique classique sur laquelle Raphaël Cottin faisait un très beau solo pendant que son compère continuait à alterner démolition et époussetage minutieux.
http://www.sacd.fr/Buffet-a-vif.3907.0.html

brigitte celerier a dit…

merci

arlettart a dit…

Pas si incognito que ça notre Brigetoun !!!

Gérard a dit…

suis allée acheter des rougets..de Lille ?