mercredi, juillet 09, 2014

Avignon jour 4 – soleil frais – matin pour la nuit spirituelle – ni visages ni corps – et le Mahabharata nippon dans la nuit pierreuse

sortir dans la cour - air trop frais encore, dans ce matin jeune - lever les yeux, espérer mais bougonner contre cette fraîcheur relative
voir que la pluie a cassé une tige du rosier rachitique, celui qui n'arrive pas à ouvrir ses roses, prendre du scotch, lui dire des mots doux, on ne sait jamais..
et puis partir, toute vêtue de vert, yeux sur les passages de nuage, pour faire les quelques pas me séparant de Saint Agricol, à temps pour avoir une place, pour le concert-lecture à partir de la nuit spirituelle de Lydie Dattas
attendre sagement dans l'église, choisir une des meilleures places,...
et écouter, en luttant un peu contre des poussées d'assoupissement qui n'avaient aucun rapport avec ce que j'entendais : les improvisations à l'orgue de Thierry Escaich dont on voyait le jeu des mains ou des pieds (magnifiques chaussures) et parfois le visage sur un cran écran dans le coeur, et le texte de Lydie Dattas dit par Mireille Herbstmeyer, droite et tendue dans une petite robe noire, à côté dudit écran
Texte ainsi présenté par Lydie Dattas (dont j'ai découvert qu'elle était à côté de moi en la voyant venir saluer à la fin)
Un jour j'ai trouvé Jean Genet assis dans mon fauteuil. L'ayant reconnu dans la rue et désirant me faire plaisir, Alexandre l'avait, avec sa science gitane, conduit jusqu'à ma porte. Le poète s'installa bientôt dans le studio du dessous. Le soir même, j'entrai dans sa chambre pour discuter avec lui, exprimant joyeusement mes désaccords à celui dont je vénérais l'écriture. Le lendemain Genet signifia mon bannissement : “Je ne veux plus la voir, elle me contredit tout le temps. D'ailleurs Lydie est une femme et je déteste les femmes.” Cette parole qui me rejetait dans la nuit de mon sexe me désespéra. Trouvant mon salut dans l'orgueil, je décidais d'écrire un poème si beau qu'il l'obligerait à revenir vers moi. Pendant des semaines je cherchais le point d'attaque de mon verbe. Surmontant mon désespoir j'écrivis La Nuit spirituelle pour le blesser aussi radicalement qu'il l'avait fait, lui rendant mort pour mort. Quand j'eus mis le point final, face à sa haine des femmes luisait le bloc de nuit de mon poème, lequel en lui donnant raison lui donnait tort. Le jour suivant on cogna à la porte : c'était Genet.
Quelques bribes du texte notées, vers son début, de celle qui était renvoyée à être un réceptacle de sperme , inapte à la pensée, à la beauté (je me demande si la jeune femme qu'elle était – 20 ans – n'avait pas un tantinet exagéré l'opinion de Genet)
condamnée à la plus humiliante infirmité, sui n'est pas celle des corps mais celle de l'âme.. porter éternellement le deuil de la pensée..
misère spirituelle d'autant plus grande qu'elle ne sait pas son nom et qu'elle est faite de l'ignorance de sa propre malédiction...
et décision puisque l'accès à la pensée, à la beauté est fermé, d'en être la face noire... vos phrases miraculeusement retournées

musique qui va de la houle dans la nuit aux clapotis, avec des rugissements sans cesse renaissants de cataracte – des incursions de lumière comme des écharpes etc....
le soleil est encore là en sortant, la tiédeur aussi qui ne veut être chaleur, et les rues où il semble que l'on renonce à reposer les affiches défuntes.. mais ma place avait retrouvé son animation
cuisiner, déjeuner, noter cela en luttant contre l'envie d'une sieste, pour repartir
vers la Condition des soies, sous un ciel tout différent de celui de la veille, pour les visages et les corps de Chéreau montés et dits par Philippe Calvario
vu qu'il y avait une file d'attente, été contente pour eux, me suis fait inscrire sur la liste d'attente...
ai piapiaté un moment (une tête rencontrée festival précédent, agréable, une autre femme nettement moins).. me suis fait rouler sur le pied par un char antique heureusement sans son passager
et la file d'attente s'est close juste devant moi, ai décidé que le off n'avait pas vraiment besoin de moi, que la Condition des soies ne me valait rien cette année -petit regret tout de même... n'ai qu'à lire le texte, ce que j'ai fait pour une petite partie trouvée sur internet
Faute de mieux, il peut m’arriver de copier les chorégraphies des autres, la science et la musique des autres, les romans que je n’écrirai jamais, les musiques que je ne composerai jamais. Je suis un voleur à l’étalage, un pilleur malin qui prend son bien là où il le trouve et qui mange à chaque repas toutes les personnes et les œuvres qu’il admire.
..
Quand l’autre devient-il indispensable et à quel prix ? Comment rester autonome ? Savoir que l’autre existe peut suffire, cela aide à tenir une journée durant. Ou deux. Mes pensées l’accompagnent, au loin il sait que je suis là, quelque part, je ne connais pas tout de son emploi du temps - rien presque -, mais quand je le revois, je le vois plein de tout ce que je ne sais pas et ne saurai jamais de lui....
et suis rentrée pour tenter un petit somme, rencontrant une troupe que j'ai vaguement envie d'aller voir à Golovine et de gros nuages que j'ai regardé d'un oeil torve (la représentation à Boulbon, hier, a été annulée)

mettre, contre le frais de la nuit, une petite soie sous ma chère vieille robe en jean, un jean, prendre grand rectangle de lin teint de ma nièce pour serrer contre épaules et cou, et départ en début de soirée vers 
la grande poste, la navette pour la carrière, Boubon,


la beauté des éclairages sur la campagne, le fleuve

la petite trotte entre le parking et l'enceinte des spectacles, en se tordant  un peu les pieds, en s'arrêtant pour contempler 

la longue attente, que toutes les navettes soient arrivées, qu'il soit dix heures moins le quart, qua la nuit s'installe, pendant que la plus grande partie du public se restaure… contempler, se résoudre à un café, une ou deux gorgées chaudes, et puis le jeter parce que vraiment trop médiocre, comme chaque fois



s'installer au premier rang, sous la scène, au niveau des percussions, découvrir que la passerelle qui tient lieu de scène fait le tour du public, faire connaissance de mes voisins, avoir en commun une crainte de torticolis (il n'en sera rien) et juste avant les trompettes passage d'un gros nuage noir et de sa pluie… moment d'inquiétude, et simple retard d'une dizaine de minutes, passées avec la couverture drapée en capuchon

et puis me suis, sans réserve régalée, avec ce passage du Mahabharat Nalacharitam monté par Satoshi Miyagi
photos de K. Miura sur le site du festival
encore une fois, paresseusement, sur le programme,
Satoshi Miyagi... confie à vingt-cinq acteurs-danseurs et musiciens le soin de relater un des épisodes de cette épopée : l'histoire d'amour contrariée du roi Nala et de la belle princesse Damayanti, son épouse, avec toutes les épreuves initiatiques qu'ils devront traverser, leur rencontre avec les monstres des forêts mais aussi les bons génies qui vont les aider à se retrouver. En une suite de tableaux vivants ponctués par la narration d'un récitant, ce sont les corps des acteurs, vêtus de somptueux kimonos en papier, référence à l'époque Heian (IXe-XIIe siècles), qui sont mis en scène avec une précision de gestes et de regards qui émerveille. Ces corps racontent les batailles, les intrigues, l'errance, le désir, l'amour, la peur, les histoires des hommes perturbées par les dieux. Habitées par la force du poème, ces figures vivantes transmettent, parfois avec beaucoup d'humour et de distance, l'émotion d'une fresque qui nous semble toujours aussi merveilleuse et riche d'enseignement

sauf qu'il n'y a pas de combat, une des raisons du choix de cet épisode - peut-être pourrons-nous prouver que, même éloignés de la guerre, nous pouvons saisir l’essence du monde ou de l’être humain. (entretien avec Satoshi Miyagi dans le programme de salle) -, comme le fait que la reine reconnaisse son époux à sa façon de cuire la viande qui se retrouve dans plusieurs contes anciens asiatiques et parce que dans le Konjaku monogatari shū, recueil des contes de l’époque Heian (IXe-XIIe siècle), on trouve beaucoup de contes provenant du folklore indien..


Ce qui caractérise ma mise en scène c’est la division des comédiens en trois groupes: ceux qui agissent, ceux qui content et ceux qui jouent des instruments. Cette façon de diviser les tâches se trouve non seulement dans le nô, le bunraku et une partie du répertoire du kabuki, mais aussi dans le kutiyattam indien. 
régal de l'esthétisme des images, de la beauté des déplacements qui reprennent ceux d'une forme ancienne du nô, des mouvements des figurants/choeur, du manque de profondeur de la scène, mais du déplacement incessant, frontalement, de l'action, de ces moments où les personnages prennent la parole eux-mêmes, où elle circule entre choeur et récitant, régal de l'hybridation, régal des passages subtils à une forme plus moderne de représentation, et des niveaux différents de ce modernisme, régal de l'humour, qui va parfois jusqu'au franc comique et de la poésie, toujours, comme cet oiseau de papier au bout d'une perche qui vole vraiment pour nous, du tigre de tissu, de l'énorme boa constitué par le choeur accroupi, des éléphants réduits à de grandes têtes stylisées, des costumes de papier des dieux, de la musique de Hiroko Tanakawa, de ce moment aussi où, pour marquer une étape dans le récit, le récitant brandit un panneau nous intimant l'ordre d'écouter la musique, laquelle se lance dans des ruthmes latinos, et de l'unité de l'ensemble…

applaudissements, saluts, dernier au revoir en passant à un éléphant abandonné
et tenter de mettre en mouvement les jambes ankylosées pour regagner la navette
puis pour suivre, en essayant de ne pas avoir l'air trop soule, la rue Joseph Vernet vers l'antre.

5 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Cette carrière est un beau théâtre...

brigitte celerier a dit…

on pourrait dire qu'elle se suffit à elle-même - raison de plus quand le spectacle s'y niche aussi bien

jeandler a dit…

Beau décor minéral.
La guerre, malheureusement, fait partie du décor humain.

arlettart a dit…

Arts ..tristes
ET l'enchaînement de l'humour au drame
Spectaculaire ce lieu

Gérard a dit…

Arts.tristes ...ha ha je suis l'art gai !