jeudi, juillet 10, 2014

Avignon jour 5 – sujets à vif, Don Giovanni a demi et enfin le prince de Hombourg


aller voir le bouton de rose blessé et consolider son pansement avec une brindille, et puis tenter de chasser sous la douche le sable qui traîne encore dans mes yeux...
petite rage pour commencer contre la moto qui gène ma sortie, retardée par l'aide nécessaire pour la remuer légèrement, marcher d'un bon pas (veux arriver à temps pour m'installer au premier rang afin de pouvoir partir puisque ai décidé que j'étais mal en point, de façon toute arbitraire), en croisant ceux qui s'activent à reposer notre décor de carton et papier, ou dressent leur petite scène provisoire, les yeux sur les nuages que le mistral naissant, qui me fait frissonner dans ma chemise de lin, balaie pour qu'ils se reforment… (je veux beau temps pour la cour d'honneur.. dans le meilleur des cas ce sera beau ciel mais avec le froid superbe qui règne sur la partie gauche de la cour les nuits de bon mistral)
la gentillesse de l'accueil des visages, des tees-shirts rouges et autres dans le hall de Saint Joseph, le plaisir de retrouver la cour, de voir grandir les rosiers remplaçant mon ami défunt l'amandier, une voisine agréable, mais air frisquetou (elle a même inquiétude que moi, ayant même programme nocturne) le ciel de plus en plus bleu, les nuages qui reviennent optant pour le blanc lumineux, et les risées ou passages de forte houle dans les feuilles du manteau de vigne vierge... se préparer au premiers des sujets à vif
photo Christophe Raynaud de Lage (comme celle du second spectacle)
sur le programme : Une femme tend ses mains devant elle et dit : « Un jour je serai humaine. » Phrase entendue dans un hôpital psychiatrique par David Léon. L'énigme de cette phrase, sa puissance, a déclenché l'écriture du texte qui porte pour titre son pluriel : Un jour nous serons humains. Ce « nous » est la réunion d'Hélène Soulié (mise en scène), David Léon (auteur) et Emmanuel Eggermont (danseur et chorégraphe) qui ont décidé d'inviter la jeune actrice Marik Renner afin de constituer... un quatuor … une adresse aux Hommes aussi bien qu'aux Bêtes. Un appel à notre humanité. Un appel à ne pas disparaître, engloutis. Un appel à nommer l'innommable. Un souffle.
En fait à mes yeux la partie dansée, discrète d'ailleurs, à distance de l'actrice, comme un accompagnement musical je pense, est de qualité mais sans importance. Tout tient dans le beau texte et la façon dont elle le porte.
applaudissements
regarder le platane qui se meut tranquillement et nous a envoyé un fruit, tombé entre ma voisine et moi, pendant que l'équipe de ce premier spectacle roule le faux gazon
et religieuse à la fraise (j'avais oublié ce titre, il faudrait que je tente d'en comprendre le sens) proposé et interprété par Kaori Ito danseuse-chorrégraphe japonaise, petite et frêle et Olivier Martin-Salvan comédien et chanteur, montagne humaine poilue et débordante de gentillesse comique . Le gros et la petite, comme ils se définissent, s'exposent à nos regards pour donner à voir leur rencontre. De leurs contraintes physiques, ils jouent avec la « monstruosité » de leurs différences. « Si moi j'étais dans ton corps et toi dans le mien ? » Qui n'a pas voulu être l'autre ? Qui n'a pas voulu aller voir ailleurs ? 'ils partagent même un seul pantalon au début ce qui rend leurs déplacements gracieusement gauches et drôles, et tout est ainsi, quand ils mesurent chacun la taille de l'autre, celles de leurs mains, leurs tours de taille, hauteurs de visages etc... quand elle lui grimpe dessus et s'assied en tailleur pour méditer sur son torse, alors que lui, allongé au sol respecte son équilibre, avant de tourner lentement sur lui-même pendant qu'elle danse pour garder son équilibre, quand ils s'affrontent en combats avortés, quand elle se moque gentiment de lui, quand il la rudoie tendrement.
Salut...
et départ rapide vers l'antre, la cuisine à faire, une bien trop courte sieste dont j'émerge vers quatre heures les yeux pleurants et brûlants, un peu de repassage (mais je remettrai finalement même pantalon et même chemise.. ) après cinq heures 
et monter vers l'opéra, dans un reste de mistral, sous un ciel qui a repris sa force bleue, vers Don Giovani – Letzte Party, «comédie-bâtarde» de Antú Romero Nunes, sur musique de Johannes Hofmann, d'après Mozart et Da Ponte, pleine de curiosité et d'un peu d'appréhension, (ce que j'ai lu dans les inrockuptibles pendant mon attente à Boulbon me fait un peu craindre l'objet de mode, la petite remise en cause quasi adolescente et sans but)
la salle était loin d'être pleine, j'en ai profité pour récupérer mon strapontin habituel plus central,...
sur le site du festival il est dit que Don Giovani est pour Antù Romero Nunes le meilleur matériau pour parler de la liberté aujourd'hui. Son héros n'est pas un simple séducteur effréné, il met à l'épreuve ses propres limites et ses propres attentes face à la vie ; il invite tous ses contemporains à venir prendre part à la grande fête de la liberté.... Le chant et la musique mozartiens viennent ici, très librement adaptés, apporter un surplus d'énergie au jeu des acteurs, relayé par un groupe de musiciennes de jazz-rock. Pour jouir pleinement de la vie et de l'amour, Don Giovanni sait qu'il a besoin de la proximité de la mort, qui lui rappelle que tout a une fin, et qu'on peut en conséquence, le moment venu, décider qu'on a suffisamment vécu, et se retirer. (Ce qui me semble être le socle constant des interprétations données au personnage, avec parfois plus de profondeur quasi métaphysique) Il aura entre temps fait découvrir l'intensité du bonheur à Donna Elvira, à Donna Anna, à Zerlina... Dans la dernière partie du spectacle, il troque ses habits avec ceux de son inséparable Leporello, et se fond dans le public. Ce dernier verra dès lors comment la fête continue.
Ce à quoi m'étais préparée, 
photo Armin Smailovic
un peu perplexe
(et n'ai vu que un peu plus d'une heure et demi sur les deux heures et demi annoncées)
ai aimé l'insolence de Don Giovani rock-star, souvent, ou elle m'a ennuyée
ai aimé l'intelligence de la mise en scène, ce plateau nu et le mur du fond du théâtre dans son état de décrépitude naturelle, avec comme seul décor les couronnes de spots qui montent, descendent, allumées ou non, basculent, deviennent verticales, en biais, horizontales, la splendeur de l'éclairage et l'atmosphère qui s'en dégage
j'ai renâclé puis aimé puis me suis lassée de Léporello, en ouverture, prenant en main le public, nous faisant chanter, de plus en plus réellement, et la façon dont ça s'est marié avec la musique de l'orchestre de femmes en tutu dépoitraillé noir (très bon) qui est entrée en scène puis les voix des différents rôles – et cela a donné le meilleur moment de musique
j'ai aimé les quelques irruptions de Mozart dans les dialogues parlés et la musique de Johannes Hofmann qui m'a laissée passablement indifférente
je n'ai pas tellement aimé que Don Giovanni soit presque réduit à un sexe affamé, même si ses rapports familiers avec une femme en noir (un peu une Greco en plus enveloppée) que je suppose être la mort laisse deviner une inflexion en deuxième partie
hors de propos, pas tant, je m'agace toujours de l'ordre donné de se lâcher sur commande au nom de la liberté
j'ai bien aimé que Zerlina chante pendant que Leporello fait chanter autre chose à la salle, honte à moi... et j'ai aimé l'humanité du gras et un peu ridicule Mazetto et sa colère brouillonne
j'ai bien aimé les clins d'oeil et j'ai été agacée par les clins d'oeil
je n'ai pas aimé avoir si terrifiquement sommeil
je commençais à dodeliner de la tête quand Don Giovanni a invité les jeunes femmes, puis toutes les femmes de l'assistance à monter sur la scène lui faire fête, j'ai regardé la file se faire peu à peu, les plateaux de verres circuler et puis, comme on libérait le reste du public, dont la vieille qui ne se sentait pas concernée, j'ai voulu photographier cette petite foule buvant et dansant au moment où Leporello fermait le rideau sur elle.
Suis sortie acheter une boite de cigares, en fumer un, réfléchir, me demander si j'entrerai voir la fin de l'entracte ou en resterai là.. pour rentrer, me faire un thé et un crâne éveillé en prévision de la cour d'honneur, quand me suis aperçue que j'avais perdu mon Quignard, et le billet qui était dedans, sans lequel je ne pouvais plus pénétrer dans le théâtre... ai rencontré une femme charmante, pas uniquement parce qu'elle me lit parfois, ai posé (tremblante) pour une photo destinée à une soeur qui semble-t-il fait à Paumée l'honneur de l'apprécier (toujours un peu éberluée)...
et m'en suis revenue, préparer ceci, commencer mise en ligne, faire et boire thé, me changer, mettre une robe neuve, un veston et une écharpe (y a les couvertures), prendre mon nouveau billet
et monter vers le palais et le prince de Hombourg, esprit vide, oubliant les avis positifs et l'avis négatif entendus ces jours ci, n'ayant pas à oublier Vilar et Gérard Philippe puisque je n'en connais que la célèbre photo d'Agnès Varda (comme, je pense, l'immense majorité de ceux qui les évoquent)

plus de couverture et bon gros froid... public qui a très très partiellement déserté pour cette raison (et j'ai tenu jusqu'à dix minutes de la fin du spectacle que j'ai vu à l'abri du mur sur la place, à côté de la sortie, marchant si difficilement pour arriver à cette sortie, jambes bloquées par le froid, qu'un gentil pompier (mon Dieu qu'il était grand) a voulu me raccompagner jusqu'à l'antre ce que j'ai refusé, mais là, maintenant, suis transie et sens mon sang reprendre vie…

pour la première fois, non pas l'enregistrement de la déclaration des intermitents, mais toute la troupe, y compris machinistes et metteur en scène, venant protester, chacun y allant de sa formule plus ou moins bien trouvée – des remarques ironiques dans un coin des gradins, saluées par une huée du public... et puis le spectacle

photos Christophe Raynaud de Lage
sur le site : Giorgio Barberio Corsetti fait entendre (dans cette pièce) son étrange mélange de démesure et de précision, de rêverie et de réalité. Réalité de la mort qui rôde et mène le jeu dans les batailles. Réalité de la mort par sens du devoir et application de la loi... Kleist nous parle de la désobéissance d'un prince et de sa condamnation, de la rêverie d'un prince et de son monde parallèle. Giorgio Barberio Corsetti nous dévoile une pièce qui triomphe grâce à son inconscient où « le rythme de la langue importe autant que le sens »

Ce que j'ai aimé dès l'abord, c'est que Giorgio Barberio Corsetti ne joue pas contre mais avec le mur, ne le faisant jamais oublier, l'utilisant même, pour de très belles projections comme celle qui fait chevaucher par le prince une cavale de légende.. pour installer des plate-formes devant des fenêtres comme celle qui est l'entrée du château de l'électeur devant laquelle vient se positionner une plate-forme roulante portant un escalier qui devient le perron permettant les descentes pleines de cérémonie de l'électeur, sa femme, sa nièce, la suite, dans le jardin, ou celle qui est la cellule du prince, l'escalier venant se poser devant lui pour devenir celui de la prison... petites plateformes qui permettent aussi, portant chacune un prisonnier, d'évoquer la prison, belle image dans la nuit pendant que l'un d'entre eux chante le ciel est par dessus les doigts

une scénographie structurée, mais si intelligente qu'elle coule de source, que bien que ne cherchant jamais à créer l'illusion simple, elle crée des images que l'on retient, et semble évidente.
De très belles lumières...
Anne Alvaro en long manteau de soie bordeaux, bonne et efficace, et Eléonore Joncquez en touchante, émouvante et droite, princesse Nathalie, Xavier Gallais un prince de Hombourg sans le rayonnement triomphant de Philippe, humain, sensible, une belle interprétation, un bon électeur : Luc-Antoine Diquéro.. il faudrait tous les nommer, donc une belle direction d'acteurs.
Et passent tous les thèmes, le rêve de gloire, l'amour naissant, l'ordre, la peur de la mort, la chance, le père d'élection, le pouvoir, et le chemin initiatique du jeune prince.

Marche vraiment titubante dans les rues presque désertes, le vent tombé momentanément mais dont la présence restait sensible, et pas uniquement par le froid.

9 commentaires:

cassandrae a dit…

aaaaaaaaaah chère Brigitte, merci pour les absolument magnifiques photos.
je suis la a travers ces photos et ta vie personnelle.
ah c'est magnifique a lire ce que contient les brochures et oui ca pourrait etre un beau theme pour tout le festival de devenir humain.
et le dialogue entre le gros et la petite en montrant les limites de nos corps.
et ne pas jouer contre le mur mais avec j'adore ca c'est une belle philosophie a vaincre tout.
je retourne ici et la. je n'ai pas dordinateur pour un peu de temps alors pas d'horaire de ordinateurs aux ordinateurs publiques mais je vais me rattraper meme si c'est après les pieces sont finis haha.quel plaisir de te suivre encore pour ce festival.
je t'embrasse.

Marie-christine Grimard a dit…

On savoure votre plaisir avec l'impression agréable d'être assis à vos côtés mais on s'inquiète aussi des morsures du mistral, et de ses conséquences....

brigitte celerier a dit…

nez qui coule et petite migraine - mais vais me déconnecter internet et festival ce matin, soigner carcasse et antre (vois pas de 30° avant semaine prochaine, rouvrir housse sortir lainages

jeandler a dit…

Enfin, une festivalière comblée.

brigitte celerier a dit…

relu, effarée vers 8 heures - jamais vu ayant de fautes, de mots sautés ou mis pour d'autres !

arlettart a dit…

Vais garder tes notes précieusement pour Toulon en Février et autres com variables!!
Belles images colorées des colleuses d'affiches, tu as les sens des harmonies captées en un quart de seconde

Elise a dit…

la photo est belle, le sourire radieux et la chemise en lin parfaite ! Vous lire, une histoire de famille, vous voyez !

brigitte celerier a dit…

un peu légère pour le mistral de la cour mais la robe et le blouson de soie tout autant - jamais eu aussi froid je crois… pouvais littéralement plus marcher

Dominique Hasselmann a dit…

Le Prince de Hombourg, oui, son ombre tutélaire : mais le théâtre est fait de ces souvenirs, même si pas vus...

Votre énergie a été récompensée. Il va falloir que vous veniez saluer sur scène, à la fin du festival !