lundi, juillet 14, 2014

Avignon – jour 9 – sotte tristesse mais soleil et puis soirée Py et la Grèce, Eschyle, les Perses et Mavritsakis, Vitrioli

Il y a soixante dix ans, j'avais deux ans, me suis dit cela dans la cour au petit matin, et dit ainsi cela me plaisait
et puis devant les réclames ciblées qui se succédaient dans ma boite, au réalisé une fois de plus que nous étions fichés, et ça me plaisait moins, m'agaçait
et pour éviter d'attendre des signes de vie, en un de mes jours de grande solitude (en suis responsable), m'en suis allée aux Halles promenant une stupide tristesse dans le soleil, la quiétude qui la berçait, et les rues languides du dimanche matin
choix tranquille, tomates vertes, courgettes, petits rougets de roche, avec peu de presse, et trouver deux signes au retour, plus une petite colère à expurger... ai repris mon équilibre mais avec une grande envie de retrait.
Déjeuner, chercher des rayons de soleil à travers nues revenues dans la cour, siester, regarder tas de repassage, en sortir juste une chemise blanche, parce qu'envie.. et laisser couler vie, en marge, paresseusement, délicieusement
avant de ranger la chemise sans l'enfiler et de prendre une robe et un veston pour aller m'asseoir à Calvet - surprise d'un ciel débarrassé des nuages que j'avais vu sur ma cour - commencer ma fin de journée sous le signe de la Grèce et sous la direction de Py,
avec une lecture, mise en scène et adaptée par lui des Perses d'Eschyle pour France Culture (en me demandant comment les choeurs pourront être rendus par cette distribution de trois acteurs sans perdre leur force, même si c'est devenu classique)
contrairement à Kleist dans la nuit, Eschyle/Py faisaient recette et n'ai trouvé qu'une marche sur le côté (bien époussetée pour la robe) puis un banc toujours sur le côté grâce à un départ.. et me suis embarquée dans la douleur – remarquable interprétation des trois comédiens, Mireille Herbstemeyer, Philippe Girard et Frédéric Le Sacripan 
et j'ai eu le temps de repasser par l'antre pour arroser, prendre un stylo, dénouer mon parapluie inutile, faire pipi, avant de repartir à pied (pas de bus correct ce dimanche soir, ni d'ailleurs pour le retour) vers le Lycée Paul Giera, pour assister à Vitrioli de Yannis Mavritsakis, reprise, en grec surtitré, de la pièce montée au Théâtre National de Grèce, en 2013, sous la direction d'Olivier Py (qui en a aussi donné une version française, Vitriol, sur France Culture le 10 juin 2012 http://www.franceculture.fr/emission-fictions-theatre-et-cie-chantiers-d-europe-v-i-t-r-i-o-l-de-yannis-mavritsakis-2012-06-10 ), en grande attente, parce que Grèce, parce que tragédie, parce que je ne sais plus qui m'en avait dit du bien.
avançais tout doux, tout doux, entre un ciel ravissant à ma gauche, des nuages vaguement menaçants à ma droite, et me demandais si dénouer le parapluie et le ranger avait été une si bonne idée
arrivée à Paul Giéra, petite attente à l'extérieur
nouvelle attente à l'intérieur avec assaut de fumigènes de belle force (ai failli repartir, migraine déclenchée et nez plein de puante odeur)
découverte de nos vis à vis à travers deux rideaux à bulles... et début d'inquiétude au début quand on a assisté à une bataille, exorcisme semble-t-il avec moult paroles criées, images floues et bien entendu aucun panneau de traduction visible... et puis les rideaux ont été tirés, on est entré dans ce qui était la pièce, et le texte français s'affichait au dessus de nos vis-à-vis, nécessitant un moment d'adaptation parce qu'ils parlent beaucoup et très vite (y compris en faisant l'amour), que la traduction est exacte et donc prolixe et qu'il est difficile de la suivre vraiment si on veut regarder l'action.. mais on s'y fait 
image Marilena Stafylidou provenant du site du festival comme ce résumé
Vitrioli est une histoire de famille sur fond de crise, de guerre intime. Elle parle de la Grèce d'aujourd'hui, mais d'une façon indirecte ; elle parle de l'humain mais sans concepts économiques ou politiques. Elle fait le constat d'une catastrophe, celle d'un monde où plus rien n'est possible, d'une génération sacrifiée, qui se meurt sans se révolter. Elle présente un garçon conscient de ne rien pouvoir faire, conscient de ne jamais pouvoir se soustraire aux désirs des uns et des autres (potentielle petite-amie, mère, hermaphrodite, pope, médecin, inconnu). Il accepte d'être l'objet des fantasmes, des projections névrotiques, des peurs... Si l'auteur assume l'héritage de la tragédie antique, sa pièce est plus noire que celles des anciens. Le salut ne vient de nulle part, ni d'en haut, ni du dedans, ni de l'art, ni de la parole.... Mavritsakis tend un miroir à la situation de son pays et à l'inquiétude d'une jeunesse totalement déspiritualisée. Ce miroir est présent dans le dispositif bi-frontal de la scénographie, où les spectateurs, tel un choeur, se voient dans les autres assister à la catastrophe, dans un décor de boue et de lumière.
Et il y a tout cela, en précisant que les fantasmes, projections névrotiques etc... se traduisent de façon extrêmement physique, le garçon étant contraint à une fellation, jeté sur un lit pour le désir des autres, réfugié sous un lit pour son refus sans rébellion, juché sur une chaise avec les mains liées accrochées à un fil tombant du plafond...
Un texte donc abondant et beau, des acteurs qui «se donnent» et avec talent (mention spéciale pour la mère, Maria Kechagloglou je suppose, qui est touchante et excellente), mais un risque tout de même, dans lequel malgré tout mon désir d'être dans cette tragédie sans issue, sans dieux à maudire : un effet comique parfois qui m'a frappée à un moment, tuant tout tragique... cela joint aux très belles listes de sévices, catastrophes etc.. qui flattaient en moi le goût jubilatoire que j'en ai.
Suis donc passée un peu à côté... et j'en suis fort marrie, sans pouvoir préciser ma part de responsabilité.
retour en marchant d'un bon pas, doublée par voitures de spectateurs, et voitures de supporters klaxonnant, d'un bon pas parce que j'avais raison de me méfier et que nous avons eu droit à cinq minutes environ de pluie, très fine au demeurant, sur les quarante du trajet.
Et maintenant faire cuire mes petits rougets de roche, en massant mes reins douloureux, douter d'avoir le tonus d'aller au bar de l'avenue de la Trillade la nuit prochaine, dîner, dormir...


8 commentaires:

D. Hasselmann a dit…

Sans doute une pièce (l'auteur grec) un peu éprouvante... Mais votre entrain dépasse le moindre spectacle !

Marie-christine Grimard a dit…

Tout mes vœux, à retardement, pour que cette année de changement de décennie vous soit belle, agréablement folle, et favorable. Merci pour vos billets !

Hue Lanlan a dit…

merci encore, j'ai l'impression d'y être.

arlettart a dit…

Te lis ...tt les jours
Dur spectacle il me semble
suis vers d'autres commémorations de "Grands Anciens"

jeandler a dit…

Surmonter l'épreuve, le ciel aidant.

Christine Zottele a dit…

pas certaines de supporter "Vitrioli", nous avons opté avec mes amies pour "The fountainhead" de van Hove demain! merci pour ces généreux rendus-comptes

LE CHEMIN DES GRANDS JARDINS a dit…

J'aime votre façon de dire votre âge, de photographier le sol en marchant, de lever les yeux au ciel pour nous, d'être mélancolique, d'aimer la vie malgré tout, d'être seule, entourée, j'aime votre façon d'écrire et daller vers le futur. Bon anniversaire, Brigitte. Amitiés.

Roger

brigitte celerier a dit…

merci grandement - me donnez le tonus de go