mardi, juillet 15, 2014

Avignon jour 10 – ils sont arrivés - St Martial et le laboureur faute de St Louis et Haydn – l'enfant de demain mais pas de Calvet

Ils sont arrivés, pas très très nombreux, mais tout de même, et j'en suis ravie pour les compagnies et la ville, et j'en suis navrée...
J'avais très envie d'aller entendre, dans la jolie petite chapelle Saint Louis, les sept dernières paroles du Christ de Haydn en version pour quatuor à cordes et le livre de la pauvreté et de la mort de Rilke, à 11 heures 30, je n'avais pas de billet (cette année ils s'achètent via le festival ce que j'ignorais au début) mais forte du petit public l'autre jour à Saint Agricol ne me suis pas spécialement inquiétée... ai fait presque tout mon repassage en retard, épluché mes légumes.. 
et m'en suis allée dans la calme rue Joseph Vernet (même si quelques boutiques de mode avaient ouvert, exceptionnellement un lundi et qui plus est un lundi 14 juillet)
mais le festival prend une allure de croisière, et une demi-heure avant l'ouverture des portes la queue des avec et sans billet était déjà conséquente
m'en suis réjouie pour le festival, m'en suis moins réjouie ensuite parce qu'ils arrivent oui, tout beaux, tout fringants mais aussi tout agressifs (déjà je commence à faire attention dans les rues où sont arrivées vélos et voitures qui ignorent que : rien ne sert de foncer, seront bloqués, qu'Avignon est une ville de piétons, et de piétons dans la rue, forts de leur priorité) –
et sous les yeux des angelots c'étaient phrases qui se veulent encore polies mais ne le sont guère, bousculade… 
comme il était à peu près certain que n'aurai pas de place, et comme cette ambiance cassait mon envie, ai renoncé
Je n'avais en tête que des spectacles à 10 ou 11 heures, suis partie vers la maison de la parole à toutes fins utiles, nez au vent..
 et suis passée par Saint Martial, chez les protestants (un bel endroit et une ambiance simple et extrêmement sympathique) où se donnait un quart d'heure plus tard quelque chose que je n'avais pas relevé, à quoi je n'aurais pas pensé mais qui m'a semblé séduisant, ou intéressant, le laboureur de Bohême de Johann von Saaz ou von Tepl, écrivain en Haut-allemand, qui l'aurait selon la légende (trouvé cela, en rentrant, sur internet) écrit en une nuit de détresse, deuil et colère vers 1401
sur le petit programme de la salle : Il avance, l’homme. Celui qui se fait appeler "Laboureur de Bohême".Celui dont la page blanche est le champs qu'il laboure de sa plume et où il fait couler l'encre dans les sillons...Il crie sa peine, l’injustice d’avoir perdu celle qu’il aime.Et tout ça, c’est de sa faute.A elle. la Mort. Il l’appelle, il veut en découdre, il la provoque. Alors, elle arrive dans la pénombre pour répondre à cet homme qui veut récupérer sa femme. C’est un affrontement qui s’ensuit entre un homme qui refuse le deuil et la Mort qui, avec un humour féroce et sarcastique, va essayer de raisonner cet homme blessé. Bon il avance c'est un peu une extrapolation, parce qu'en fait Martin Debarbat est planté debout ou à genou sur une petite estrade dont il ne bouge pas... pendant que Manuel Pons, la mort, dans son long manteau noir, sa cuirasse de cuir repoussée, avec une aile raide de chauve-souris dans le dos, lui tourne autour, disparaît, revient..
Altercation, discussion entre un laboureur qui dans son deuil, se croyant du côté du droit et de Dieu, sans s'en rendre compte, ne veut tenir compte du cycle de vie et de mort, remet en cause la justesse du choix, etc.. et la mort qui est homme, reitre ou seigneur, arrogant et doucereux en première réaction, puis de plus en plus persuasif, au prix d'une franche rudesse parfois, et remporte la victoire, si le laboureur a celle du coeur, coeur qui se soumet finalement aux règles de la vie et de la mort, et à Dieu puisque nous sommes en ce terrain.
Et, saveur, sous la langue des deux débatteurs, transparait le balancement du latin, le non solum, sed etiam...
retour en marchant aussi vite que le pouvais (mais de plus en plus certaine de ne pas avoir le courage de m'en aller avenue de la Trillade dans la nuit... suis confuse)
en rencontrant place de l'horloge une manifestation pour la Palestine, en voie de dissolution..
cuisine, déjeuner tranquille (je regagne un peu, un petit peu de poids) et sieste profonde, avant de repartir en fin d'après midi vers le Verbe incarné (là j'avais retenu)
et, oui, la foule se densifie rue Saint Agricol, et carcasse a eu la tentation de renâcler.. 
la dite carcasse se calmant ensuite, dans un flux presque aussi abondant mais plus sympathique
prends mon billet et attendre un petit quart d'heure avec des gens agréables, en regardant passer festivalier et parades
avant de me féliciter d'avoir insisté (je m'étais cassé le nez sur une grève une première fois) pour voir l'enfant de demain que Serge Amisi, ancien enfant soldat de la république du Congo a tiré de son livre. (la photo, provenant du site du théâtre lui appartient) mis en scène par Arnaud Churin avec une belle efficacité, sur un grand plateau nu borné par un rideau de lanières souples comme ceux que l'on trouvait dans les cafés du midi, que Serge Amisi franchit en tenue vaguement militaire, ou avec un grand masque qui à un moment joue le rôle d'un oncle bienveillant, Mathieu Genet, plus maigre et tourmenté prenant en charge le personnage de Serge, l'enfant.
Ancien enfant soldat en République du Congo, Serge Amisi a choisi la création artistique pour témoigner de son histoire. Deux comédiens portent la langue imagée et brute du jeune de 17 ans tout juste démobilisé, nous faisant partager, à la façon des enfants jouant à la guerre, cette tranche de vie volée. Musique, danse et marionnette accompagnent les mots plein d’humour de ce vétéran en culottes courtes que le monde des adultes n’a pas su protéger.
Et il y a toute l'horreur que l'on connaît, l'obligation de tuer les proches, la drogue, les punitions, la formation, la cruauté, la joie de la compétition... mais en même temps les mamans de rencontre qui tentent de sauver, la détresse d'un enfant, les retours sur soi – et une langue désarticulée, de plus en plus, pour laquelle en sortant j'ai acheté son livre

Ceci, vers la fin, quand il est séparé de la troupe, seul dans la forêt, qui est à peu près exactement ce que j'ai entendu
Alors par la vivacité que j'avais courue et avec l'affamé que j'étais, ça m'a fait vertige, mal au ventre, les pieds me tremblaient, je n'avais plus la force dans le corps, j'ai fermé les yeux et je suis tombé par terre, je me suis vu que c'est ici que je suis venu mourir la mort qui n'aura pas la nouvelle... («souvenez-vous de moi, l'enfant de demain – Carnets d'un enfant de la guerre» – chez Vents d'ailleurs)
et suis partie, dans la superbe lumière frisante, marchant aussi vite que le pouvais, dans la pensée de tous ces gens qui sont venus nous rejoindre, vers Calvet, pour assister à la lecture d'un texte de Pauline Thimonnier librement inspiré du Maître et Marguerite, accompagné de la musique et de chansons de Moriarty, retransmis en direct sur France Culture,
seulement Ils sont arrivés et puis Moriarty a plus de succès qu'Eschyle sans compter Kleist.. alors, un quart d'heure avant le début, il y avait une petite masse de déçus, attendant un miracle, devant les grilles fermées sur le jardin complet...
Echangé quelques mots avec deux têtes déjà rencontrées, et suis rentrée, incapable de trouver l'étincelle qui me propulse de façon impérative vers un spectacle (d'autant que n'avais pas la bible). Ai écouté l'émission en préparant ce billet.. aimé assez sans plus, mais surtout, je crois, le concert qui a suivi.- j'étais sans doute gênée par la recherche des mots ici posés..

et me suis préparée, avec une résignation inquiète, à une nuit à côté de la fête puisque, cette année, le feu d'artifice sur le Rhône est remis au 21 (ne le verrai pas, je devrais être à la Fabrica pendant dix huit heures pour Henri VI), mais le bal, toute la nuit, a bien lieu, comme l'année dernière, sur les allées de l'Oulle c'est à dire à quelques centaines de mètres de l'antre, cadre idéal surtout par une si belle nuit… 
J'ai regardé la Cerentola avec Cécilia Bartoli, et le bal n'a pas été excessivement bruyant, ou du moins pas encore..

9 commentaires:

cassandrae a dit…

bonjour chère Brigitte quelle merveille de poste.
encore je suis la dans tes rues et je te suis la aussi.
quelle richesse de variété par exemple l'agression de la foule le beau guitar jaune la sculpture en bois de ST. Louis.
et pour entendre des pieces par les notes et les magnifiques photos.
sur le laboureur de Boheme j'applaudis a savoir que une presentation peut etre si simple sur un estrade petit et 2 personnages la mort et un home mais en meme temps si complexes parcequil s'agit de la mort et le mortel qui rebelle contre elle.

alors comme j'ai dit j'utilise les ordinateurs publique mais je vais me rattraper de toutes les pieces un jour bien plus bientot que cela.
mercibeacoup Brigitte.
je te souhaite une magnifique continuation.

Dominique Hasselmann a dit…

J'applaudis l'énergie quotidienne déployée par notre correspondante au festival d'Avignon - et son regard toujours en alerte comme l'oreille ouverte...

Hue Lanlan a dit…

non solum sed etiam... merci encore. Quelle belle énergie !

brigitte celerier a dit…

merci, suis pourtant en baisse de tonus, une pause relative

arlettart a dit…

Ecouté aussi FC ... en direct mais rien ne vaut la présence dans ce cas pourtant radiophonique
Bravo pour tes abandons chagrinés mais il faut choisir
Courage Je t'embrasse
AA

Françoise Dumon a dit…

Suis toujours aussi admirative devant ton parcours festivalier, mois qui rassemble toute mon énergie pour sortir faire trois photos. Merci de partager tes expériences et tes précieuses photos.

jeandler a dit…

Toujours dans l'imprévu et dans l'imprévisible. Le spectacle est dans la rue.

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Oui, compliments mérités.
Formidable journal d'une festivalière !

Gérard a dit…

Géniale ta photo du type peint en rouge à quatre pattes