jeudi, décembre 25, 2014

De l'affection des pères...

Pas envie de chercher idées, et jour tout mien, en mon calfeutrement intérieur.. alors comme j'étais, aspirateur rangé, le nez dans les Essais, à la recherche de l'âge ou de la paternité (à transposer en maternité, ce manque)

S'il y a quelque loy vrayment naturelle, c'est à dire quelque instinct qui se voye universellement et perpétuellement empreint aux bestes et en nous (ce qui n'est pas sans controverse), je puis dire, à mon avis, qu'après le soing que chasque animal a de sa conservation et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance tient le second lieu en ce rang. Et, parce que nature semble nous l'avoir recommandée, regardant à estandre et faire aller avant les pieces successives de cette sienne machine, ce n'est pas merveille si, à reculons, des enfans aux peres, elle n'est pas si grande.
………
Puisqu'il a pleu à Dieu nous doüer de quelque capacité de discours, affin que, comme les bestes, nous ne fussions pas servilement assujectis aux lois communes, ains que nous nous appliquassions par jugement et liberté volontaire, nous devons bien prester un peu à la simple authorité de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle ; la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. J'ay, de ma part, le goust estrangement mousse (obtus) à ces propensions qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de notre jugement. Comme, sur ce subject dequoy je parle, je ne puis recevoir cette passion dequoy on embrasse les enfans à peine encore nez, n'ayant ny mouvement en l'ame, ny forme reconnoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables. (tout de même, Monsieur, Madame d'Estissac, puisque c'est à elle que vous vous adressez, et moi petiote, nous nous passerons de votre autorisation pour embrasser les petites plantes de pied délicates et rondes qui dansent sous nos yeux – bon, nous nous taisons, continuez, Monsieur, continuez, nous sommes toutes attention). Et ne les ay pas souffert volontiers nourris près de moy. Une vraye affection et bien reglée devroit naistre et s'augmenter avec la connoissance qu'ils nous donnent d'eux ; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant quant et la raison, les chérir d'une amitié vrayment paternelle ; et en juger de mesme, s'ils sont autres, nous rendant toujours à la raison, nonobstant la force naturelle (mais Monsieur, ne vous demanderez vous pas si vous n'estes cause qu'il soient autres..? passons). Il en va fort souvent à rebours ; et le plus communément nous nous sentons plus esmeus des trepignements, jeux et niaiseries pueriles de nos enfans, que nous ne faisons après de leurs actions toutes formées (je n'ai rien dit, ou j'ai pensé trop vite..), comme si nous les avyons aimez pour nostre passetemps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien libéralement de jouets à leur enfance, qui se trouve resserré à la moindre despence qu'il leur faut estant en aage. Voire, il semble que la jalousie que nous avons de les voir paroistre et jouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et rétrains envers eux ; il nous fache qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir. Et, si nous avions à craindre cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuvent, à dire vérité, estre, ny vivre qu'aux despens de nostre estre et de notre vie, nous ne devions pas nous mesler d'estre peres.
Quant à moy, je trouve que c'est cruauté et injustice de ne les recevoir en partage et sociétés de nos biens, et compaignons en l'intelligence de nos affaires domestiques quand ils en sont capables, et de ne retrancher et reserrer nos commodités pour pourvoir aux leurs, puis que nous les avons engendrez à cet effet.
C'est injustice de voir un pere vieil, cassé et demi-mort, jouysse seul, à un coin du foyer, des biens qui suffiraient à l'avancement en entretien de plusieurs enfans, et qu'il les laisse cependant, par faute de moyen, perdre leurs meilleures années sans se pousser au service public et connoissance des hommes...
Oui da, Monsieur, suis heureuse de vous retrouver là, et d'estre humblement en accord avec vous... mais je vous laisse à Madame d'Estissac, point n'ai d'enfan à élever ou qui l'aurait dû estre.
Michel de Montaigne – Essais – livre II chapitre VIII (Editions de La Pléiade)

9 commentaires:

mémoire du silence a dit…

Beau Noël

brigitte celerier a dit…

merci

arlettart a dit…

"Fidèlement Vôtre"
Douces pensées de Noël

brigitte celerier a dit…

merci

Dominique Hasselmann a dit…

Belle idée que de reprendre Montaigne et sa philosophie...

Bonnes fêtes à vous !

brigitte celerier a dit…

merci
à vous aussi

annajouy a dit…

je ne sais quel âge vous avez ..mais je me sens un peu votre fille parfois..;-) et c'est bien bon

bon noël

brigitte celerier a dit…

soixante douze ans et demi, mais pas sûre du tout que j'aurais fait une bonne mère !
entre besoin et crainte d'être trop présente

Gérard a dit…

quelle coïncidence,aujourd'hui nous avons parlé des essais Montaigne, un peu le livre de chevet de mon beau-père.