vendredi, janvier 02, 2015

Roquette


Elle commence d’un cimetière, traverse le onzième de part en part, un peu comme celle du Chemin Vert, ou celle de Montreuil, se termine d’une colonne surmontée d’un génie d'or : la rue de la Roquette, qui entre temps aura croisé une salle nommée opportunément Olympe de Gouge (ce genre a droit au sous-sol), une statue noire, oblongue située sur une place du nom même de la représentation, Léon Blum (celui-là est en surface), une synagogue puis une église, puis une autre, évangélique, un ex-marchand de modèles réduits remplacé par un autre de vêtements de luxe, on y verra une clinique du rasoir électrique
de multiples restaurants, puis laissant à gauche une petite rue chère à Francis Lemarque mais où une gentrification galopante, comme à Saint-Germain-des-Près, a pratiquement tout englouti, nommée de Lappe (avant hier, brrr… une femme y a trouvé la mort d’un coup de tournevis), remonte vers la place où trone des cafés bientôt "lounge" ou "salon" si on préfère, où on n’attend que des touristes qui laisseront là quelque billet de cent, personnels en chaussures pointues ou tatoués queues de cheval vous honorant du plus profond mépris si vous vous étonnez de l’absence dans l’établissement qu’ils servent d’un bar : à dix heures du soir, on montera le son et on se retrouvera entre soi.
Que reste-t-il de cette place qui, un dix mai, rassemblait celles et ceux espérant un radieux, ouvert et sensible avenir ? Eh bien, la même géographie, sept ou huit cafés si français, deux succursales de banque, un opéra (places de 5 à 210 euros…), deux ou trois cinémas, une brasserie de luxe, cachée un peu dans le fond il est vrai, faisant face à un restaurant de caviar… Et de nos espoirs dans l’avenir, un type pas même ordinaire, non, mais normal, allant rue du Cirque en scooter occupant une fonction de laquelle il ne domine pas même la cheville.
Bah, ça, c’est Paris ? Peut-être pas, ou alors seulement la Roquette, si sinistre mémoire de prisons de femmes 
et d’exécutions capitales, en Espagne c’est au garrot qu’on s’y prenait, aujourd’hui un jardin d’enfants occupe les lieux car les temps changent aussi (en mieux, comme on voit), sans doute doit-elle être rendue aux piétons les jours de fête, sans doute y trouvera-t-on une librairie ou deux, un théâtre d’avant garde qui, chaque saison, risque de sous sa porte laisser la clé
un salon de coiffure nommé « Onzième Art » (posé à l’Invent’hair) et un autre Natur’L (idem par Philippe de Jonckeere), quelques fleuristes, non loin, est-ce rue Pache ? il me souvient d’avoir été enquêter le musée du Fumeur, officine singulière qui faisait et fait toujours probablement dans l'édition dans la rue Pétion proche, je ne sais s’il existe toujours, vers le haut une petite place, des arbres, puis les arbres du boulevard, non loin sur la gauche une caravane de chiromancien, le Mage Altiz qui lira votre avenir
les tombes de Piaf, Cocteau, Morrison, et de bien d’autres, évidemment, et face au Père Lachaise, un marbrier vendeur de concessions réservées à perpétuité aptonymique en diable… 
Paris est un musée, de nos jours, les rues le traversent, bordées d’inutiles potelets, afin d’y régulariser flots et stationnements d'autos, d’aider les piétons et les amateurs de glisse à se frayer un chemin, bientôt on n’y fumera peut-être plus à l’air libre (une liberté amputée de sa fin phagocytée ici par les locations de vélos et de voitures) mais s'y promener mènera, toujours, à la découverte.

Ce trajet dans ma très familière – enfin, autrefois très familière - rue de la Roquette, n'est pas mien, mais, comme celui rue de Montreuil rappelé ci-dessus, de Piero Cohen-Hadria, qui m'a fait le grand honneur de vouloir échanger à nouveau avec moi, ce qui, de façon évidente, a fait se recroqueviller ma décision de ne plus participer aux vases communicants, mon enthousiasme, si grand qu'il fut d'une durée exceptionnellement longue pour moi, étant maintenant moribond... en suis navrée.
Mais toute contente d'avoir été amenée à tenter, difficilement, de revenir sur mon long passé, le résultat, pour ce qu'il vaut, étant hébergé chez Piero Cohen-Hadria sur http://www.pendantleweekend.net

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
La liste des vases communicants se trouve sur le blog ouvert à cette fin par Angèle Casanova http://vasescommunicantsliste.wordpress.com


9 commentaires:

annajouy a dit…

une visite parisienne cousue petites mains... ah! ces vases!

Dominique Hasselmann a dit…

Belle balade avec nostalgie (la Bastille en a vu et en verra d'autres...).

La caravane m'a fait penser à Duke Ellington !

jeandler a dit…

Au pied levé, un très beau texte, les âmes errantes d'une ville fantôme.

Gérard a dit…

la clinique est elle spécialisée de l'opération à rasoir ouvert ?

brigitte celerier a dit…

je ne sais
mais je crois que c'est plutôt les rasoirs que l'on soigne, eux pauvres mis à mal par les rudes poils humains

Anonyme a dit…

Merci à toutes et tous pour vos commentaires... A vous Brigitte, pour l'accueil et la gentillesse...
PCH

François Bonneau a dit…

Malgré la relative mélancolie du parcours, le trajet "clinique du rasoir -> marbriers funéraires Lecreux" offre tout de même des sourires !

cjeanney a dit…


j'arrive longtemps après la bataille, mais qu'est-ce que c'est chouette, et le chiromancien, son si bel emballage (en fait il savait que PCH allait venir le prendre en photo je pense)
(merci Pierre, merci Brigitte, faire ce qu'il faut et alea jacta comme disait l'autre en son infinie sagesse :-)))

jeandler a dit…

Mémoire quand tu nous tiens.