vendredi, mars 13, 2015

Fin de journée avec René Char


La tiédeur s'aigrit un peu ces jours ci, le printemps fait une pause dans son chemin
je le guette dans l'avancée de la lumière qui descend un peu plus chaque jour sur le mur
ménage, repassage, carcasse d'humeur grumeleuse, laisser avancer la journée,
et m'en aller, vers dix huit heures 30 vers le théâtre du Chêne noir, une lecture de textes et poèmes de René Char par Jean-Claude Delalondre, avec des interventions d'Anny Cat, poète, et voisine de Char à l'Isle sur la Sorgue, et d'une jeune violoncelliste, Marie Caparros
une heure trois quart de plongée dans la vie, l'oeuvre, un semblant de mise en scène pour ce récit comme par un conteur qui tenterait, sans ridicule, d'unir son ton, sa langue, avec une gentillesse sans trop de prétention, mais une sympathie admirative, à celle de Char... une façon de mettre des guillemets dans la voix pour passer au texte ou au poème – les petites interventions de Marie Caparros, grande, visage aigu, noir cheveux longs, bribes de musique, interventions dans le récit, et parfois poème dit en dialogue avec Jean-Claude Delalondre
trois textes et poèmes du Poème pulvérisé, un des Loyaux adversaires, quatre de La fontaine narrative, un de La nuit talismanique, un d'Aromates chasseurs (connaissais pas), trois de La sieste blanche, un de La parole en archipel, un du Marteau sans maître, trois de Seuls demeurent, treize passages, longs ou excessivement brefs, des Feuillets d'Hypnos, un (sur Staël et ne l'ai pas) de Recherche de la base et du sommet, un des voisinages de Van Gogh, un des Chants de La Balandrane, un d'Eloge d'une soupçonnée...
l'enfance heureuse à l'Isle sur Sorgue
Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable. Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s'assemble autour de nos premiers pas.
La conduite des hommes de mon enfance avait l'apparence d'un sourire du ciel adressé à la charité terrestre... (suzerain)
Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n'allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L'air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulente immensité... (Le Thor)
la mort du père, l'adolescence indocile, pensionnaire au lycée Mistral d'Avignon, à Marseille, le voyage en Tunisie avec un oncle
.. On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies..(tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud)
Paris, les surréalistes et leurs interventions, et l'Isle sur la Sorgue, le mariage, les amours,
L'été et les amours étaient d'un seul tenant
La campagne mangeait la couleur de ta jupe odorante
Avidité et contrainte s'étaient réconciliées... (Evadné)
et la première intervention d'Anny Cat, droite, cheveux en auréole, âgée mais sans âge, fraiche, qui dit bien (qui lit plutôt, me suis aperçue en rentrant qu'elle a rédigé son témoignage pour sa réception du prix de poésie de l'Académie du Var en 2013 et qu'il figure sur http://www.terreaciel.net/Temoignage-sur-Rene-Char-par-Anny#.VQH0eVZfR3c) qui dit ou lit donc ses souvenirs d'enfant voyant passer René Char, fort bien mais avec un charmant soupçon de maladresse parfois, et cette diction qui penche au bord de l'accent..  et nous étions aussi pays de Char
la guerre, les responsabilités, des horreurs, la campagne aussi, et puis la paix s'annonçant, la prévision de la société qui vient avec ses tares (rappel de lettres de mon père découvrant avec une distance morale la vie parisienne en 46)
Agir en primitif et prévoir en stratège.
Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un chemin dans la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre... Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.
Ma renarde, pose ta tête sur mes genoux. Je ne suis pas heureux et pourtant tu suffis. Bougeoir ou météore, il n'est plus de coeur gros ni d'avenir sur terre. Les marches du crépuscule révèlent ton murmure, gîte de menthe et de romarin, confidence échangée entre les rousseurs de l'automne et ta robe...
Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L'implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans des convulsions et sous le couvert d'une hypocrisie sure de ses droits... préparez votre âme mortelle en vue d'affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens (Les Feuillets)
la paix, Paris, les peintres, Staël, Braque, Yvonne Zervos, son mari, l'exposition d'Avignon, le premier festival, le plateau d'Albion...et boudiou, miel, que je suis longue
Alors juste dire la saveur du retour d'Anny Cat, d'un Char familier
et puis la belle idée de finir sur «Congé au vent»
A flanc de coteau du village bivouaquent des champs fournis de mimosas. A l'époque de la cueillette, il arrive que, loin de leur endroit, on fasse la rencontre extrêmement odorante d'une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches. Pareille à une lampe dont l'auréole de clarté serait de parfum, elle s'en va, le dos tourné au soleil couchant…
retour dans la nuit tombée, et ce moment absurde où nous ralentissons le pas en entendant deux stridences alternées, et puis repartons, tranquilles, en pensant «Ah ! C'est une alarme»

9 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

Merci pour ce partage toujours si coloré et poétique, merci pour cette :
"rencontre extrêmement odorante d'une fille dont les bras se sont occupés durant la journée aux fragiles branches"
Je commence ce vendredi dans la fragrance des mimosas grâce à vous et à René Char et c'est bien agréable !

Bonheur du Jour a dit…

René Char.... Et tout est dit.

Dominique Hasselmann a dit…

René Char, inépuisable.

Un opéra (mais moins tape-à-l'oreille) à lui tout seul...

brigitte celerier a dit…

merci et il était très bien servi par ce trio

arlettart a dit…

Un moment de grâce...avec les mots de René Char
(Vais relire la correspondance avec de Staël )

arlettart a dit…

RE... Merci pour lien du témoignage à René Char par Anny Cat

brigitte celerier a dit…

ne l'ai pas (peux en commander une dans les occasions d'Amazon et j'hésite entre celle ci et celle avec Camus )

brigitte celerier a dit…

le témoignage : il y manque juste l'entrelacement avec musique, déplacement et la voix et l'attitude entre assurance et un peu de gaucherie
on avait l'impression d'être un peu avec elle dans ces rencontres

brigitte celerier a dit…

courge que suis, ai maladroitement supprimé le beau commentaire d'Anna Jouy

ne ferai allusion ici qu'au bonheur que peut représenter l'écoute d'un poème, quand une voix le donne à entendre après souvent qu'on nous l'ait "donné à voir", presque autre ou neuf du moins