jeudi, mars 12, 2015

questionnements


M'en suis allée chargée lourdement, à la limite de l'encombrement et du poids que pouvais supporter, vers blanchisseur-teinturier,
dans l'air qui continue à s'adoucir lentement, yeux sur la lumière qui tâtait les façades,
adressant une grimace à une boutique, au bas de la rue Saint Agricol parce que c'est bien beau tout cela, et relativement abordable, mais préférais trouver là tomates, yaourts et autres denrées (dernière boutique d'alimentation du quartier à l'exception d'un traiteur italien et d'une marchande de thé, biscuits et napperons)
saluant l'installation des terrasses, des parasols, de l'habillage estival de la place, demandant aide – m'arrêtais de temps en temps pour récupérer mon bras, caresser mon front et ma nuque raidie – à la toute petite vierge, mais elle a argué de sa douce faiblesse et m'a rappelé que j'étais presque arrivée,
et puis m'en suis revenue, charge réduite à quatre draps propres plus un canard enchaîné, cherchant à deviner l'apparition de la verdure future,
en repensant aux débats entamés mardi soir sur la fin de vie, aux échanges majoritairement soucieux de s'approcher avec la délicatesse et la retenue nécessaires de ce qui ne peut que relever de doutes et choix personnels, mais mon frémissement en entendant certaines convictions trop péremptoires, qui affirmaient détenir une vérité, et mon accord - à travers mes doutes, mes tâtonnements et mon expérience de ce que fut une fin de vie si proche que plus que proche - avec ce qui est proposé,
mais aussi mon refus de cet espoir illusoire qu'ont certains d'adoucir la longue peine des proches en provoquant la fin - et pourtant j'en ai été témoin et plus que témoin, de cette tendresse et de cette douleur -, de peser outre mesure sur les médecins (mais par contre de les protéger autant que possible dans leur décision),
et mon sursaut devant les mots : une mort digne, puisque la mémoire de carcasse se réveille et me rappelle qu'il ne suffit pas de croire que sa vie ne compte guère, de caresser l'idée de la mort depuis longtemps jusqu'à la familiarité, pour empêcher que devant une maladie qui peut vous l'imposer, inconsciemment mais avec énergie, acharnement, sans aucun souci de ce que l'on peut juger digne ou non quand on est spectateur ou quand on philosophe, même à travers la souffrance qui est signe de vie, la carcasse, emportant avec elle toute la personne, refuse, se bat..
persuadée aussi que personne n'a raison ou tort en ces choix, mais qu'il faut savoir que la décision ne peut être que personnelle (et l'idée des intentions écrites est sagesse), et que toute mort, même si on la trouve laide, est digne, mais que la souffrance est inutile et que la fraternité est de l'éviter à celui que l'on accompagne dans sa mort, qu'il la décide ou non.
Et, bien entendu il y aurait beaucoup plus à dire, et bien entendu aucune loi ne pourra être parfaite, et bien entendu cela n'a rien à voir avec la décision éventuelle de mettre fin à sa vie, sans impliquer autrui, parce que le moment est venu, tout simplement.
Et quand, arrivée dans l'antre, après avoir souri à la machine qui faisait un pont protégeant le trou qu'elle avait creusé, puisque le dialogue interne n'empêche pas les yeux de flotter et de sourire, j'ai copié/collé sur http://brigetoun.wordpress.co,m pour être publié ce jeudi matin, le passage choisi mardi soir dans Bardo or not bardo de Volodine, ai réalisé, rétrospectivement, que mon inconscient avait dû jouer.