mercredi, juillet 15, 2015

Avignon jour 11 – Novarina et Messiaen - jamais assez, mais pourtant une exposition très vite, un renoncement, et les suppliantes


Me suis extirpée de l'antre, coquille dans laquelle j'avais en réalité assez envie de me recroqueviller (ça semble tiré par les cheveux mais c'est ce que j'avais en tête à ce moment là) pour aller, un peu avant 11 heures et demie
à Saint Agricol, pour le dernier des concerts-lecture Novarina.
Assise un temps, et puis circulant silencieusement (je sais faire) dans l'ombre des bas-côtés pour maintenir mon attention en veille
Alternance de textes dits par Novarina (d'une voix un peu basse qui obligeait à se concentrer sur l'écoute) textes issus d'Observez les logaèdres (que je découvrais), Une pierre vide
.. nous dévêtir, une à une, de toute image, nous défaire de toutes les singeries humaines..
l'avancée de la pensée passe par la méticuleuse défaite des mots...
Ne jamais cesser de penser à l'envers et au travers du langage.. en nageant dans le drame fluidique respirant
en relation avec l'Ascension – quatre méditations symphoniques pour orgue de Messiaen
et Mercredi des cendres
la croix... elle signe l’espace et le désigne partout..
vivre, source d'un palpitement qui renverse..
la croix contient en elle son contraire, le signe moins..
la croix ouvre un vide dans la pensée.. la croix nous signe, nous marque comme personne..
sur le seuil d'une inversion de la mort à la vie (et une fois encore les bries qui se laissaient saisir n'étaient pas ce qui me frappait le plus..)
suivi d'un extrait de la Nativité du seigneur de Messiaen
Trouvé (je n'ai pas le livre) cette vidéo de Novarina parlant des textes qui y sont rassemblés, du langage et du nom de Dieu
retour vers l'antre, déjeuner, lourde sieste, d'où j'ai émergé, yeux pleurant de refus de s'ouvrir,
mais j'étais de toute façon, malgré la petite appréhension habituelle de l'attente sur la rampe d'Aubanel, poussée hors de l'antre par une sono qui s'installait et commençait à débiter ce qui me semblait être une soupe tonitruante (me découvre presque capable de dormir contre une bouche de canon mais pas dans la soupe, elle m'énerve)
L'animation normale de la ville en ces jours, sans excès, un trajet un peu en dehors des grands axes et un petit vent qui soutenait..
Une attente dans cette nouvelle atmosphère, moins chaleureuse (petit clans et messages criés dans portables), mais encore courtoise, qui caractérise l'arrivée de la seconde fournée de festivaliers, 
une salle comble
le rideau qui s'ouvre enfin sur du noir, un rectangle lumineux au sol où viennent remparer puis s’immobiliser des petites masses noires (pensé à des montagnes dans la brume comme on en voit en Chine) 
et puis la lumière qui vient, les corps qui se tendent vers elle (cette photo et la suivante sont de Christophe Raynaud de Lage pour le site du festival) – lumière qui ne cessera de jouer – énergie et brusques calmes des danseurs - les sons récoltés et mis en scène par Marek Havlicek (et de nouveau, malgré eux il m'est arrivé de dodeliner, pas davantage, mais dodeliner)
Il s'agissait de Jamais assez, de Fabrice Lambert, inspiré par la découverte du documentaire Into Eternity de Michael Madsen décrivant un immense chantier d'enfouissement de déchets nucléaires à Onkalo, en Finlande. 
mythologie du feu sacré, qui a ceci de commun avec l'histoire de Prométhée que, d'une conquête à un instant T, s'ensuit un supplice pour l'éternité. Sur le plateau, dix danseurs dessinent une géométrie en mouvement, orientent des flux, sondent des brèches et provoquent des ruptures pour éprouver cette expérience vertigineuse, de l'énergie et de la durée. Dans un espace vide sculpté par la lumière, ils sont les maîtres d'une cérémonie où la perception de l'infini conduit à saisir le présent comme moteur générateur d'un bien commun et précieux.

Est-ce mon état qui embrumait un peu la chose, j'ai trouvé cela beau, mais moins violent que cette présentation, sur le site du festival, le laissait supposer, et très abstrait (ce qui n'est pas un reproche)
Applaudissements nourris.
Brigetoun hésitant entre sa fatigue et l'idée de la sono au bas de chez elle, et décidant d'aller, comme elle l'avait prévu, voir une pièce à la Chapelle du Verbe Incarné, suivant (clin d'oeil à l'ami Michel Benoit qui avait posé l'autre jour une photo évocatrice http://avignon.midiblogs.com/archive/2015/07/12/9-perfuma-li-repas-836656.html) les éboueurs qui frôlent les tables des convives...
et faisant un arrêt un peu trop bref au 23 place des Carmes, pour voir la nouvelle exposition de tireurs de langue de sa femme Martine Belay-Benoit (contente parce que les deux couples qui étaient présents dans la petite salle avec moi étaient impressionnés par la force de l'ensemble et la qualité)
mais la fatigue se faisait pesante, et, en arrivant au Verbe Incarné, j'ai hésité (il y avait une petite file d'attente, pas dissuasive, mais qui m'a fait plaisir pour les actrices) et puis j'ai renoncé
et j'ai continué le trajet rue des Lices, rue Joseph Vernet, tournant autour de la ville, pour arriver à Calvet au moment où le public entrait, 
ce que j'ai fait, sur les pas d'Olivier Py, qui venait présenter la lecture en direct, de sa bonne adaptation (plutôt traduction) des suppliantes d'Eschyle (j'ai juste levé invisiblement un sourcil en entendant Blandine Mason (je pense) dire qu'ils n'avaient pas prévu en programmant cette lecture qu'elle serait d'une telle actualité, parce qu'il me semble que les traversées de la Méditerranée par des immigrants datent d'un peu plus de quatre ou cinq mois)
belle lecture par Mireille Herbstmeyer, Philippe Girard et Frédéric Le Sacripant d'un texte que j'aime, mais ma petite lucidité résiduelle m'a fait sourire parce que je ne suis pas certaine que cette acceptation, cet accueil de réfugiées parce qu'elle se revendiquent comme européennes d'origine, et qu'elles sont poursuivies par des êtres noirs vêtus de blanc dans des barques marqués d'yeux bleus soient exactement totalement pertinent... (l'idée d'accueil, d'asile, oui, et il y a la puissance tragique d'Eschyle)
me suis levée en trébuchant, quelques minutes avant la fin, sous les yeux d'Olivier Py que je ne savais pas derrière moi, suis arrivée à la porte du jardin juste à temps pour applaudir, et m'en suis revenue, incapable de rester, malgré petite envie, pour la lecture suivante – la sono a été déplacée, les flonflons du bal sur les allées de l'Oulle, je crois, me parviennent comme un murmure.

5 commentaires:

Caroline Gérard a dit…

Cet hiver, j'avais assisté à la présentation du projet de Fabrice Lambert. L'idée de parler du chantier Onkalo dont j'ignorais tout m'avais séduite mais je n'avais pas compris ce qu'il voulait en faire. En fait, le documentaire sur ce chantier fou me paraissait tellement fort que je ne voyais pas vraiment ce qu'on pouvait faire d'autre et surtout pas, en écoutant les explications pour le moins compliquées de Fabrice Lambert. Quand tu écris que c'était abstrait, c'est justement ce que j'avais redouté.
Merci de ce compte rendu.

jeandler a dit…

Ravage de la sono, " une soupe tonitruante "...
face à la " défaite des mots de Messian ".
C'est très beau.

brigitte celerier a dit…

oui le chantier n'apparaît guère que sur le programme
cela donne une danse pleine d'énergie et un travail de groupe

arlettart a dit…

"Se détacher des mots" ... faut-il encore en avoir !!! (Clin d'oeil) mais là c'est une autre histoire
Surprenantes têtes à la langue tirée

Gérard a dit…

Des vivas aux tireurs de langue...nouveaux linguistes sans doute !