jeudi, juillet 16, 2015

Avignon – jour 12 – quatre sujets à vif, une bribe de Platon/Badiou pour une zombie se voulant attentive


J'ai senti une présence, une fraternité dans mon dos, me suis retournée, l'ai attendu... tête baissée j'ai repris cheminement en compagnie... jusqu'à ce que je doive bifurquer.
J'allais, à travers les rues peut être très légèrement moins chaudes, ou le croyais, avec les touristes, les gens en quête de spectacles, les femmes portant sacs et couffins, quelques encravatés, et les files d'attente à l'entrée des théâtre – mon remords constant de me limiter autant -
vers le Jardin de la Vierge du Lycée Saint Joseph, l'attente dans la fraîcheur du hall, yeux allant de Lovecraft au dessous des gradins, pour assister au programme C des Sujets à vif (et ce fut tonique et bon)
intelligent et drôle, gradins conquis réagissant, allonger les toits de Frédéric Ferrer et Simon Tanguy
Simon est poussé en scène, couché dans un lit d'hôpital, Frédéric Ferrer, en médecin et bonimenteur, nous raconte l'histoire de ses blessures, appuyant son discours, comme cela sera le cas dans toute la suite du spectacle, de photos soigneusement illustratives, plus ou moins soigneusement, sur deux écrans, et c'est irrésistible de sérieux dans le ton, la manipulation du corps, la résignation point trop grande – il arrive à cette règle corps affecté, comportement modifié et enchaîne sur l'histoire de James Tilly Matthews, premier cas de schizophrénie diagnostiqué et étudié, a tenu un journal au cours de son internement. Sujet de travaux précurseurs, il est l'objet d'une monographie établie par le docteur Haslam, qui reprend les théories sur les machines à influencer et le façonnage d'événements dont Matthews pensait être victime.
À partir de ses notes illustrées autour des complots et des étranges émissions de rayons qu'il supposait
et nous rions sans complexe des malheurs de James Matthews, de la façon dont pour les représenter, Frédéric Ferrer se joue du corps de Simon Tanguy jusqu'à ce que ce dernier se rebelle et que la situation s'inverse – hé oui, avec tout ça : le plaisir de rire, franchement, sans bassesse..
On enlève les deux écrans, on les remplace par quatre enceintes, je désapprouve le manque d'harmonie entre mes rouges et celui du pantalon de mon voisin (qui semble homme relativement connu), il faut bien s'occuper pour oublier carcasse, et un homme, Pedro Kadivar, pantalon grège, chemise tunisienne blanche, beau visage carré, arrive, portant une pierre, puis deux autres, une voix enregistrée (sa voix s'y mêlera parfois) dit un très beau texte, dont il est l'auteur, commençant par «je suis muet» - un chant cri – le texte continue, où il est question de paysage, du fait d'essayer de le décrire, arrive une femme, Katia Guedes, vêtue de blanc, portant un sac de sable, qu'elle déverse, avec lequel elle crée un vague dessin, elle chante...
piètre résumé, juste c'était calme et beau, et je reprends le texte de Pedro Kadivar figurant sur le programme
Se dire que l'homme archaïque ouvrit la bouche non par hasard, et qu'il chanta non par hasard, mais qu'il lui fallut parler pour exister et chanter pour respirer. Et peut-être se dire qu'en nous se perpétue parfois le sentiment de dire le premier mot dans un paysage vide et de chanter pour la première fois face à un ciel embrasé. Et se dire encore qu'il y eut l'enfance de l'homme, celle de tout homme, qu'il y a celle de vous et de moi, qu'il y eut l'irruption de la parole et le surgissement du chant à l'aube du monde.Et qu'à chaque fois qu'un homme parle, sa voix porte le mutisme originel et fait écho au cri de l'homme archaïque, et que le chant est à la fois l'impossibilité de dire et la célébration de la voix humaine.
Saluts, 
je regarde ma montre, et je pars presque rapidement - suis toujours pas trop flambante (réponds : moi aussi à une affiche, avec un tantinet d'exagération) - mais il est plus de midi, horaire du début de ce dont je veux un lambeau, m'arrêtant juste chez le bon épicier de la place Saint Didier pour des petits croutons pour mes confitures, petits gâteaux bonnets de nuit...
et tournant le coin de rue pour arriver aux jardins de la médiathèque Ceccano, où a lieu de 12 heures à 12 heures 30, une lecture du texte de Badiou à partir de la République de Platon, lecture par des festivaliers, avignonnais, et surtout élèves de l'Ecole Nationale d'Acteurs de Cannes, sous la direction de Valérie Dréville, Didier Gallas et
Grégoire Ingold
sans doute une des tentatives les plus excitantes, et semble-t-il réussies, du festival, mais dont l'horaire est incompatible avec mes déplacements, ou me décourage... ai eu le droit à une demie-heure doucement jubilatoire
j'aurais vraiment aimé les suivre (et le jardin est un presque doux endroit) – pour savoir pourquoi cliquer sur http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2015/la-republique-de-platon) mais ça aura été, mieux que rien, un moment de plaisir, de Platon/Badiou avec incorporation d'une télévision passant en vitesse comme exemple dans la rigueur du raisonnement... juste comme un petit bonbon consolation..
Retour vers l'antre – trouver des demandes de fonds.. et un adorable mouton venu me souhaiter mon anniversaire, attention d'une blogueuse, ma contemporaine de date, sauf, et de loin, en ce qui concerne le millésime, et je mets sa gentillesse tenace, avec une rencontre dans l'après midi, dans le plateau positif de ma balance de ce jour
Pour le côté négatif (à vrai dire guère surprenant, mais tout de même, nous sommes sensés être gens à l'écoute du monde et des autres, vaguement gauchistes même pour certains, savez-vous et...) :
bon je suis partie vers cinq heures dans chaleur point encore tombée - air mort, odeur d'oeufs pourris -, de nouveau vers le Lycée Saint Joseph, petit malaise noyé dans joyeuse humeur
mais après avoir croisé ce porteur de pancarte qui se plaignait de sa fatigue, après avoir tourné dans la rue Petramale, carcasse m'a lâchée, me suis retrouvée presque assise, yeux ternes, ou le pensais, haletante, incapable de réagir, appuyée contre un mur le long duquel je glissais, gardant juste conscience suffisante pour observer la bonne quinzaine de passants qui ont évité soigneusement de me voir, prenant juste garde à ne pas heurter mes pieds, et cela, venant de belles âmes certifiées, même si n'étais pas franchement étonnée, m'a mise assez en rage pour me remettre en marche, plus ou moins assurée, au bout de dix minutes, avec petits arrêts plus discrets (donc bousculés)
jusqu'au havre de fraîcheur aimable du hall du Lycée.
Installation au premier rang, à côté d'un couple qui s'est révélé agréable, puisqu'en accord avec Moi, et j'ai vu s'accroupir à côté de moi un auteur que j'apprécie (plus que ça) m'encourageant à continuer – et me conseillant un spectacle que j'avais rayé de mes tablettes à cause de l'horaire, que vais essayer de caser dans le peu de temps qui nous reste... jolie pierre que je mets dans le côté positif de ma balance, la faisant pencher définitivement dans le bon sens.
Premier spectacle Avignon sens d'Eleanor Bauer, performeuse et auteur, et Veli Lehtovaara, chorégraphe et danseur, qui attendaient, circulant sur leurs rollers, patiemment, que nous nous y installions
Ils étaient extrêmement sympathiques, assez pour que je ne me ferme pas tout de suite volontairement, à l'obligation de comprendre un texte anglais sans sous-titre (il y en a eu finalement, mais en anglais, ou indiquant sommairement où ils en étaient) mais spectacle partant un peu dans tous les sens, sans colonne vertébrale sous-jacente, ou trop floue, énervement à la longue de cette habitude consacrée de ne Jamais sous-titrer l'anglais(le français, si, parfois)........ finalement un ennui qui rendait dérisoire les exhortations à échanger, parler, être ensemble..
le mieux était leur présentation sur le programme et je choisis de ne me souvenir que de ça : Amour; Assis sur des coussins; Barthes, Roland; Basket-ball; Béatitude; Botanique; Chorégraphie; Coeurs intelligents; Compréhension; Courir; Danse, la; Dessin; Éléments; Écrire des chansons; Étant entendu; Éthique; Exécution; Intérêt pour quoi que ce soit; Intraduisible; Intuition; Lignes d'horizon; Langue; Lecture; Mots; Mouvement Natation; Ne pas parler; Parler; O (où est-il allé ?); partager, comment; Perception; Performance; Pratiques, lesquelles; Public, le; Réciprocité; Réel, le; Sens, fabriquer du; Silence; Surdité; Symétrie; Temps; Texte, comme communication, comme partition, comme texture; Titres, concevoir des; Traduction; Unisson; Unités; Woolf, Virginia
et le dernier des sujets à vif, un très joli moment, Contrechamps/Drafts, conception de Rebecca Zlotowski, cinéaste, (qui n'est venue sur le plateau que pour saluer) et de Kate Morgan actrice, danseuse et performeuse, avec plus que l'appoint de Quentin Sirjacq, pianiste, dont la musique soutenait, enveloppait, le texte, le jeu de Kate Morgan, belle, intelligente, visiblement intelligente, charmante, aigüe
la matière des rushes d'un film que tout le monde porterait déjà dans la tête et le coeur, et celle des lettres d'une correspondance amoureuse jamais envoyée. Un hors champ rêvé à partir des déchets et des restes

et Vous avez remarqué comme les gens qui pensent être importants ils gardent tout?
Moi, non. Je m'en fous. Je veux bien tout effacer. Je fais le brouillon, j'adresse au fantôme, je le garde dans ma main. Draft. Draft. Draft. Ca peut toujours servir.
Saluts, applaudissements
Brigetoun se disant, toute dans ce plaisir, qu'elle ne doit pas renoncer à aller voir (juste le temps du trajet sans se presser) s'il y a une place disponible pour elle aux Hauts plateaux pour assister à Matin et soir de Jon Fosse, parce que, à tort ou à raison, en ai grande envie, et l'heure n'est pas commode à placer dans mon programme.. avançant, sentant le poids s'accentuer, la lumière sur les dalles se faire éblouissante, rencontrant une charmante actrice qui tétait une bouteille d'eau avec un air de pèlerin arrivant enfin à un oasis (laquelle, me voyant, a caché sa bouteille et a posé gentiment, mais ce n'était pas ce que je voulais), souriant à des jeunes coréennes qui s’apprêtaient à jouer, et puis, misérablement, renonçant avant les dernières centaines de mètres,
tournant dans la rue du Vice Légat, passant sous le contrefort,
et croisant un dernier cheval avant de se cloîtrer dans l'antre (écouté sur France Culture la lecture de textes de Mauvinier qui avait lieu en même temps à Calvet).
Rageant d'être aussi limitée mais bien obligée de le constater... je pense que la journée de demain se bornera sans doute à l'antre, quelques courses très éventuelles, et la traversée du fleuve.
Ne pas me forcer, ne pas risquer de perdre plaisir.
 

9 commentaires:

Hue Lanlan a dit…

"le chant est à la fois l'impossibilité de dire et la célébration de la voix humaine.",
et déambulations dans avignon merci encore de ce partage

brigitte celerier a dit…

mais là vais aire une pues… suis vraiment trop dans la fatigue et la panique

arlettart a dit…

Tes errances magnifiquement contées ne sont pas très raisonnables Pause! pause !en urgence
Les "vaguements gauchistes" sont comme les vaguements indifférents qui te laissent tomber sans te porter attention
Je t'embrasse

brigitte celerier a dit…

oui pause urgente jusqu'à Villeneuve vers cinq heures si je peux (en plus titre du spectacle "forbidden di sporgersi"

jeandler a dit…

Vaille que vaille, Paumée slalome
telle une butineuse faisant son miel
en partage.
Merci, vaillante chroniqueuse.

Dominique Hasselmann a dit…

(troisième tentative de déposer, depuis ce matin, un commentaire chez vous !)

Une pause s'impose : gardez encore des forces jusqu'au 25 juillet !

Le cheval qui encadre au début et à la fin votre "post" m'a fait penser à Nieztsche, pas tout à fait absent du festival puisqu'une pancarte le cite peut-être sans le savoir...

J'aurais bien aimé assister à la lecture de La République de Platon ET Badiou... mais apparemment il avait délégué ses talents d'orateur à d'autres.

Vos photos sont toujours aussi variées et malicieuses.

brigitte celerier a dit…

oui Badiou a délégué (généreusement)
oui les chevaux m'ont été un cadeau
oui le repos était nécessaire, tant que j'en émerge faible et sans ressort - reste à me remettre en battante pour demain

Lavande a dit…

Retour au bercail après douze jours d'Avignon où j'ai participé à une belle aventure: notre compagnie a joué au théâtre du Chapeau Rouge (pendant la moitié du festival) un spectacle "La Folie-Lacan" qui dès le troisième jour a été complet et les derniers jours on a refusé une vingtaine de personnes chaque soir!
Je suis stupéfaite de votre énergie et de la quantité de spectacles que vous avez vus! Moi la chaleur m'anéantit!
J'attends votre commentaire sur le spectacle de Pierre Meunier Forbidden di sporgersi.
J'avais beaucoup aimé son spectacle de l'an dernier mais n'ai pas pu avoir de place cette année.
Dans le Off j'ai vu quelques petits bijoux mais apparemment vous n'allez pas beaucoup dans le Off. C'est sûr qu'il faut faire des choix draconiens.

brigitte celerier a dit…

contente que La Folie Lacan ait fait le plein
non ne vais pas beaucoup dans le off, suis limitée et lâche, carcasse peine…
et justement pour Forbidden je me suis effondrée avant (un de mes deux billets jetés à la corbeille jusqu'à maintenant)