vendredi, juillet 10, 2015

Avignon – jour 6 – de la quatrième personne du singulier à el syndrome et Sade


Cueillant ce que je trouve de Novarina, faute d'avoir pu assister au Vivier des noms, m'en suis allée, à deux rues de distance, monter les marches de Saint Agricol, 
m'asseoir à l'angle du transept, à côté, une fois encore, d'une jeune femme avec laquelle évoquer, notamment, les idiots (même plaisir vague mâtiné de perplexité, même froid, même longueur un rien excessive)
et écouter Claire Sermonne, petite, souplement dressée dans le choeur, lire des passages de la quatrième personne du singulier en alternance avec des chorals de Brahms
fragments notés qui, cette fois encore sont loin d'être représentatifs de tout ce qui m'a frappée
transformer le langage en ce qu'il est, le drame de la pensée dans l'espace...
peux pas me relire
ardente compréhension rythmique
penser avec les mains...
quand je dis langage, j'ai toujours l'image du sang, sang dans le corps et dans le cerveau la circulation incessante
etc... un etc.. gorgé d'intelligence, de surprises, d'évidence, de beauté
Antonini joue le choral n°4 «il me réjouira du fond du choeur» – le choral n°5 «Pare-toi chère âme»
le verbe venir est plus présent que le verbe être..
le temps nous tue par avance..
chorals 6 et 7
au théâtre nous sommes fixés au milieu du tourbillon..
l'espace est le lieu de la pensée
au théâtre quelque chose est touché bien plus que vu, touché par les mots..
l'action du langage devenu visible
le lien entre l'oreille et l'intelligence
autres chorals
la poésie chute dans une densité supérieure
une percée, un ajour, une faille..
l'acteur homme hors de lui
Le théâtre est aussi ce lieu où nous venons ensemble nous désolidariser..
Allez annoncer partout, l'homme n'a pas encore été capturé.
et l'orgue déverse des variations sur Weinen, Klagen, Soorgen, Zagen (Larmes, Plaintes, Angoisses sont le pain amer et quotidien des chrétiens) de Liszt.
retour entre lécheurs de glaces et clientes des soldes, dans lumière et mistral modéré..
départ en milieu d'après midi vers la rue des Teinturiers, le gymnase du Lycée Saint Joseph, dans la foule qui commence à se constituer, dans un mistral de moyenne importance, avec belles bourrasques,
les pas rythmés par le claquement des chapelets d'affiches lancés sur les murs.
L'attente, toujours moyennement agréable (amusement du spectacle, d'échange, compression des corps sur sol cahoteux)
et un de ces spectacles modestes (pas mal de sorties sous le sourire ironique de mes jeunes voisins et le mien) des écoles de théâtre, qui ne manquent pas - et spécialement celui-ci : el syndrome, spectacle de Sergio Boris metteur en scène portègne avec des élèves de la troisième promotion de l'Ecole supérieure de théâtre de Bordeaux-Aquitaine – de qualités, absentes de certains spectacles que l'on voit dans Avignon.
C'est à partir de ces conditions réelles – quatorze jeunes Français et un Argentin réunis autour de la production d'une pièce – que Sergio Boris a échafaudé une situation dramatique et exploré les symboles idéologiques rattachés aux deux pays. Venu étudier le théâtre à Buenos Aires, un groupe d'étudiants français est saisi d'un mal inconnu qui l'oblige à rester, inexplicablement, là. Deux ans plus tard, ils habitent une maison abandonnée, sur les rives du delta du Rio de la Plata, dans la localité de Tigre. En pleine santé à leur arrivée, ils semblent aujourd'hui atteints d'une maladie étrange. Ils chassent, pêchent, parlent un espagnol appauvri, ne peuvent ou ne veulent plus rentrer en France. Leur seul contact est avec l'Autre, le propriétaire du bateau de ravitaillement qui passe tous les quinze jours. Mais, une nuit d'orage, trois nouveaux Français débarquent, cherchant refuge.À partir de cette situation, Sergio Boris demande aux élèves acteurs de questionner leur propre rencontre avec l'étranger et de réfléchir à la notion d'identité, d'appartenance et de dispersion.
Une certaine gaucherie au début, que la situation justifie. Des tentatives dans ce dénuement extrème de rebondir, produire un spectacle qui pourrait être proposé dans les villages, même les villes, au point de rencontre des pays.. et il y a là quelques moments de grâce. Le constat qu'il y a trop longtemps que les corps et les imaginations ne sont plus entrainés, le désir des trois nouveaux arrivés de rester là, les subventions, la possibilité de théâtre étant morts en France, le maté, le jeu, les cigarettes que l'on fabrique, le sexe ou les velléités de... une fraternité qui s'établit (et une dérisoire et donc jolie copie de la Liberté de Delacroix pour illustrer le nom qui pourrait être donné à leur compagnie…)
les deux photos ci-dessus sont de Christophe Raynaud de Lage pour le festival
très sympathique, et mieux, un beau travail (même si dans l'histoire, l'avenir est passablement misérable).
retour par les rues aux affichages malmenés, avec une grande envie de m'arrêter pour écouter un merveilleux pianiste (du coup j'ai gardé la photo floue prise à la sauvette) et le saxo qui l'accompagnait
commencer à préparer ceci, mettre pantalon rouge, teeshirt à carreaux d'écolier blanc et rouge, prendre le chandail en laine chaude d'Hannelore sur les épaules et m'en aller vers la cour d'honneur pour le spectacle chic du festival, en companie de gens très bien, trop bien pour qu'un dialogue soit envisageable, 
m'installer au premier rang juste face au pupitre (qui d'ailleurs ne sera pas utilisé), attendre que les gradins se remplissent, m'amuser avec un peu d'ironie (honte) de ce que j'entendais, et enfin assister à Juliette et Justine, le vice et la vertu, montage de textes de Sade par Raphaël Enthoven, joué-dit par Isabelle Huppert.
Pratiquer la philosophie, c'est formuler à soi-même les meilleures objections, s'interdire de défendre une thèse sans soutenir aussitôt le contraire, regarder enfin la vérité en face... Sans la rencontre des deux soeurs créées par Sade, on peut voir une version de ce procédé intérieur. Le dialogue entre Justine et Juliette est un dilemme moral autour de deux tentations (et la description des sévices que subit la vertu), la vertu n'étant pas moins tentante que le vice. Entre la figure christique inaltérée dont le comportement vertueux est sans cesse puni – Justine – et la fourbe qui se résigne et consent aux supplices qu'on lui inflige (avec au passage quelques considérations politiques sur le pouvoir de l'argent) au point d'en avoir la maîtrise – Juliette – il y a l'expression de deux chemins possibles de l'existence humaine. Il était important que ces deux chemins (dans lumière plate pour Justine et lumière plus chaude, mordorée, pour Juliette) fussent portés par la même personne, en l'occurence par une actrce suffisament douée pour, en un sourire, en un regard, en une fraction de seconde, bascule d'une identité à une autre… Et bien entendu cela Isabelle Huppert le possède à la perfection.
Mais en fait nous avons aussi assisté à une prouesse, parce que j'ai mis au bout d'un moment mon chandail, on a vu quelques couvertures s déployer, pendant que le mistral assouvissait le goût qu'il a pour ce grand plateau, et que la silhouette en grande robe rouge sans manche, à la longue jupe qui s'épanouissait, montée en plis cachés, semblait être sur le point d'être emportée, voyait le tissu se coller à elle, partir en grandes embarbées, claquer dans le vent et les remous, et que les feuilles du cahier qu'elle avait en main adoptaient un comportement anarchique (l'intelligence du métier avec laquelle elle s'interrompait deux minutes, de façon visible mais qui ne créait que sourires complices, avant d'enchainer souplement, la feuille rétive une fois disciplinée. J'avais un peu honte, tout en goûtant l'exploit et l'intelligence des changements de voix, d'attitude, la façon de rendre le texte et de le porter dans le vent, un peu honte de l'extrême tiédeur douce de mon chandail.
Longs applaudissements,
descente des marches, et retour dans la nuit.

8 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

St Agricol, le mistral, el syndrome, Sade, Isabelle Huppert, Avignon pavoisé de toutes les couleurs d'Arlequin, tant de diversité chaque année que vous nous faites goûter avec autant de plaisir ! Merci !!

Dominique Hasselmann a dit…

J'aurais bien aimé voir et entendre Isabelle Huppert lisant Sade...
Il faut savoir se mettre dans la peau des personnages et, en l'occurrence, cela doit être un genre d'exploit !

Hue Lanlan a dit…

quel bonheur avignon et sa réserve d'images, de couleurs et de pensées... Merci

brigitte celerier a dit…

Dominique, ça aurait pu être encore mieux, là elle avait tout contre elle - c'était déjà très très bien, mais j'étais tellement sensible à l'élégance avec laquelle elle se tirait de cet exploit physique que a primait presque sur le jeu (et faisait oublier le public vraiment très très chic)

arlettart a dit…

Aurais aimé Huppert et l'exploit
Amusant de te lire et suivre le Monde !! parfois , on dirait que vous n'avez pas vu le même spectacle !!

pascale a dit…

"Il n'y a de vent favorable que pour celui qui sait où il va!" (elle savait...)

brigitte celerier a dit…

Arlette je dois manquer de culture et de jugement
(et surtout j'espère de jugement selon règles, merci ô Quignard cher maître)

Gérard a dit…

La femme au dessus de l'affiche "le médecin " me fait penser à un personnage d'Amarcord de Fellini.