mercredi, mars 23, 2016

En suivant les étapes

Un billet que j'ai hésité à continuer

Parce que, malgré le ciel bleu inattendu que nous offrait ce matin un petit coup de balai trop frais, mon humeur était au retrait, et que m'est venue l'envie d'un dépaysement, d'un trajet immobile en très bonne compagnie, 
et que j'ai entrepris de suivre, à travers les mots de Francis Royo, leur force d'évocation et leur élégance, les étapes du Tokaïdo http://analogos.fr/spip.php?page=rubriquechrono&id_rubrique=14 depuis le départ d'Edo, du pont sur le Nihonbashi (pont Nihonbashi à l'aube – Hiroshige via Wikipedia)
A l’aube

sur le Nihonbashi

le silence s’accorde

à la grammaire des saisons

aucun pas

n’asséchera le fleuve

qui visite

les tombes
et le vent
tendrement

emporte le parfum

de nos cérémonies
(Sesshu – 15ème siècle)
à Fujisawa (6ème relais)
du temple Yugyôji

l’œil mi-clos du moine Ippen

cueille

aux pentes profondes

vers la mer

toutes nos larmes

au vent

tombées

pluie secrète

midi d’aveugles

toute la lumière est passée

par

le

torii
ai délaissé un moment la route pour sortir dans Avignon
en rentrant ai vaqué un peu en écoutant France Musique, jusqu'au choc éprouvé en entendant, avec retard, que l'horreur avait frappé Bruxelles, et en cuisinant – oreilles pendues à France Info -, en déjeunant, me disais que devais abandonner mon idée de parler de cette route à travers les poèmes du montois Francis Royo, de peur de l'instrumentaliser...
et puis finalement, gardant en tête la douleur des belges, ai repris, avec des arrêts pensifs ou des retours à l'actualité, le chemin (découverte de cette possibilité que donne le site de le suivre dans l'ordre des relais ce que je vous souhaite) de rivière en pinèdes à l’avancée virile, en montagnes, vague rocheuse, et bords de mer, rizières froides de Hamamatsu ou respiration du fleuve bleu, sous la lumière et dans le vent, la brume (à ne plus marcher prier
qu’aveuglés de fantômes), de chants de grives à l'écho des gongs, le chant qui nous porte encore, la musique des voiles, le chant perdu du shimazen, en passant devant la pierre qui pleure la nuit, du goût de l'eau fraiche en dose suffisante d'opium, vapeur du thé ou gâteaux de Futakawa
(gravure d'après Hokusaï)
et puis ai quitté un peu à regret cette compagnie que j'aimais tant (et mes incursions sur les life), pour me préparer à aller entendre, en attente distante, un opéra que n'aurais sans doute pas choisi s'il n'avait été programmé ce soir (et ce sentiment d'irréalité, ce désir aussi de beauté, m'a fait trouver un certain charme à la gentille musique de Lakmé - avec une très jeune et belle interprète), quand suis arrivée à Akazaka
le parfum sous le palmier

entêtant velouté

de l’opium

aux bains mêlé à l’indigo des soies

tsutsugaki

à peine soulevé de vent

caresse 

nuit tombée portes ouvertes

les peaux fortes

reposées

Akasaka tranquille

où les pas suspendus 

des geishas lentement

oeuvrent soleil intact

au mouvement des ailes

oiseaux purs

paupières déjà

sur le chemin

7 commentaires:

annaj a dit…

c'est bien de nous rappeler à Royo merci

Dominique Hasselmann a dit…

J'ai pensé aussi tout de suite à Francis Royo.

brigitte celerier a dit…

moi j'ai failli jeter mon billet parce que c'était avant que je pensais à lui et que j'ai pensé que je risquais un peu de l'instrumentaliser là.. et puis tant pis, j'avais vraiment relu tous ses billets sur le tokaïdo et c'était l'axe de ma journée jusqu'à ce que les ….. viennent nous heurter

Marie-christine Grimard a dit…

Survivre à l'horreur en partageant la beauté des mots... Merci à vous et à Francis !

jeandler a dit…

La beauté doit être plus forte que l'horreur.
Un billet pour continuer la route. Toutes les routes ne mènent-elles pas à Brussels ce jour ?

brigitte celerier a dit…

je m'étais un peu trompée, pour ma grande chance, le matin, j'allais vers Mons en passant par les relais du tokaïdo,, pensais vraiment pas arriver à Bruxelles

Arlette A a dit…

Les chemins se la poésie rejoignent la réalité plus encore