mardi, avril 05, 2016

Musique claire dans murs trop blancs


Passé le porche, et les deux vestiges des fresques d'inspiration siennoise,
passé l'obscurité du narthex, qui n'était éclairé, sous les caissons ajoutés au dix septième, que par la lumière du jour, où se brouillaient les deux fragments de décor du quinzième, où se cachaient les fonds baptismaux,
passé entre les deux grandes saintes baroques venant des Célestins 
le choc de l'entrée dans la nef, du fort éclairage rebondissant sur les murs décapés avec la brutalité qui sévit ces temps ci, à Avignon, dans les restaurations des monuments publics... impression améliorée par la photo qui redonne un peu de suavité à la partie basse de la nef, alors qu'en réalité c'était partout la lividité de la craie qui heurtait le regard (un homme à la sortie me soutenait qu'on s'était contenté d'un badigeon, que la pierre ne pouvait avoir cette couleur, lui ai dit de la toucher – et puis on voyait tout de même quelques traces des bouchardages – et de se souvenir au traitement subi par la façade des Célestins).
Au dessus de la tribune toutes les formes se noient dans cette blancheur et on ne distingue presque pas la forme des arcatures de faible profondeur, ni les nervures du choeur.
Mais la sensibilité de mon appareil à la légère différence de lumière me fait découvrir mieux que ne l'avais fait le lion prenant son élan sur l'une des colonnettes de l'ouverture sur la grande chapelle de gauche, oubliable la chapelle, ou me suis réfugiée un moment pour reprendre possession de mes yeux - rendu visite au faux tombeau de Benoit XII (gisant oeuvre d'un restaurateur, et patchwork de vestiges venant de plusieurs tombeaux) - chapelle laissée dans l'ombre et où, de toute façon, pour respecter le décor peint au XIXème le traitement a été plus modéré..
comme sous la lanterne, préservée, entièrement, même là où la pierre était nue - une guirlande de pierre a d'ailleurs gardé la crasse des siècles – par la présence des restes de fresques... quelles soient bénies.
Pour en profiter, c'est juste avant, au deuxième rang, que me suis installée, trop près pour apercevoir, perchés presque immédiatement au dessus de moi, les instrumentistes, Bernard Foccroulle à l'orgue doré du facteur lombard Lodovico Piantania (1817-19) et Jean Tubéry au cornet à bouquin – de lui je voyais sortir, pour les airs où il intervenait – un sur deux – au dessus de la rambarde, la belle tête ronde et un coude noir tenant le cornet.
Et ce fut un régal de musique claire, sans emphase, légère et souple... de timbres joyeux, de voix de flûtes, des vibrations aériennes, sans rien de cette lourdeur, cette violence, de la musique d'orgue postérieure, s'accordant à la souplesse du chant du cornetto
une première partie Ars latina avec le Pulchra est de Palestrina orné par Francesco Rognoni, une toccata du Secondo Libro di Toccate de Frescobaldi, un Laudate dominum de Monteverdi, un capriccio del Primo Libro di Capricce de Frescobaldi, deux Tientos de Francisco Correa de Arauxo – belle découverte pour moi – et une sonata de Giovanni Battista Fontana.
Pour tenir compte du manque de tendresse du ciel pour les rues d'Avignon, ils ont choisi de supprimer l'entracte, de le remplacer par l'exécution à l'orgue pendant que le cornettiste se reposait entre la sonata de Fontana et le premier air de la seconde partie, de la Bergamasca de Monteverdi
avant l'ars germanica – pas si différente de la musique du sud, les musiciens se connaissant, circulant, avec (l'aime particulièrement) Suzanne un jour de Roland de Lassus et Giovanni Bassano, il Ballo del Granduca de Jan Pieterszoon Swellinck, Paduan de Samuel Scheidt – ai cru un instant que l'on avait changé de climat, au début, ample solennel et lourd, et puis il y a le surgissement des flûtes.. - Canzone de Froberger, un air de Jan Jacob Van Eyck, et pour une belle fin jubilante, un prélude de choral Vater unser in Himmelreich et une fantaisie de choral Wie schön leuchtete der Morgenstern de Buxtehude
circuler en piapiatant, disant plaisir, échangeant saluts (me demander parfois - c'est qui ? - en répondant) traverser pour voir l'orgue
m'arrêter devant une chapelle, regarder depuis le porche un mur de pluie, ouvrir parapluie
me risquer, et rentrer sous l'averse qui reprenait son souffle.

PS Me demande un peu pourquoi suis revenue.

6 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Musique dans une église : on comprend mieux Bach (ou d'autres musiciens) dans ces lieux théâtraux (normal, en Avignon)...

Marie-christine Grimard a dit…

Nous on ne se demande pas, on savoure, ces lieux même trop blanchis et ces moments que nous ne verrions jamais sans vous !

brigitte celerier a dit…

et le baroque des tribunes et la clarté (même artificielle) convenaient à cette musique, si ce n'est cette impression de pierre écorchée, tuée

jeandler a dit…

Les murs trop blancs ne le resteront pas longtemps.
J'aime le blanc, un désir de pureté dans un monde trop gris.

annaj a dit…

rares les lieux de prière de cette couleur pourtant convenant si bien à la méditation

Gérard a dit…

L'argent ne suffisait pas, il faut donc blanchir la musique !!!!!