samedi, mai 14, 2016

Cheminer dans la ville et suivre les surveillances

sur mon trajet aller et retour vers le dentiste ce matin ai trouvé
un ciel qui, pour un temps, semblait vouloir alléger son poids gris, levait les sourcils sans ouvrir les paupières, des fleurs sages et des petites plantes venues s'inviter, des travaux et des machines, et ce que nous laissons derrière nous
en ai capté, au vol, quelques images dont vais accompagner, juste parce que là j'ai les deux et que paumée est vide, les facettes de la surveillance telles qu'évoquées dans la dernière publication de publie.net Surveillances
Guillaume Vissac, présente l'origine du regroupement des écrivains réunis ic
À supposer que nous n’y vivions pas déjà, nous entrons dans une ère de l’absurde : pour sauvegarder notre liberté et nos modes de vie, nous mettons en place des dispositifs qui vont à l’encontre de notre liberté, faisant mine d’oublier au passage que, dans le langage, il existe une nuance non négligeable entre veiller sur et surveiller
avant de présenter en quelques mots la facette évoquée par chacun, en les regroupant en grands thèmes (regroupement que je fais exploser en suivant l'ordre de publication)
la langue veille, elle aussi – Message de Noémi Lefevre
  • Avant j’écrivais pour sortir de la surveillance, j’écrivais toujours pour lutter contre les surveillances, c’est-à-dire que je pensais que la première chose à faire contre la surveillance était de cesser de devoir surveiller son langage et que l’écriture était, sinon le seul moyen, du moins un bon moyen de laisser le langage sans surveillance, lâcher son langage dans sa nature sauvage, tu vois, loin des formes civilisées et des bonnes manières de la littérature, je pensais que l’écriture était un endroit sans surveillance tandis….
les «37 millions de mots» qui composent le journal hyper-documenté de Robert Shields (quand le détail débouche sur la folie, ou l'impossibilité – ça c'est Brigetoun) Une interview de Christian Garcin
  • C’était le début de l’ère du soupçon et du flicage maquillés en indispensable mesure de sécurité pour le bien de tous. Je me disais que la coïncidence était belle. Je me disais surtout que le fait que Robert Shields, né en 1918, avait été résident d’Oskaloosa de 1932 à 1941, et qu’il avait donc fait partie des habitants ainsi répertoriés, recensés, a priori toujours trouvables, identifiables et traçables, n’était peut-être pas pour rien dans son étrange et si extraordinaire vocation d’autographiste acharné qui consignait le moindre détail de ce qui faisait le quotidien de ses journées. Brigetoun encore : et le détail de cette écriture, de la règle de vie qu'elle induit est savoureusement vertigineuse
le questionnement quasiment mot à mot («si Louis XIV avait eu un téléphone portable…» Si nos vies sont suivies en temps réel, serons-nous encore libres de les écrire ? de Marie CosnayMarie Cosnay
  • Que le quelque chose qui parle à ta place, le téléphone portable du fils aîné d’Anne d’Autriche, dise non pas la vérité mais l’apparence des choses quand toi tu voudrais mentir.
    Reste l’apparence ou la bêtise des choses, c’est-à-dire ce qui est atrocement figé et faux: le roi est le roi.
    Aramis soutient que le vrai roi c’est l’autre, celui qui était embastillé depuis l’enfance. Peut-être a-t-il (aura-t-il, à un moment) raison.
    Dire qu’à cause du temps réel offert par le téléphone portable («attention, on m’embastille !») c’est Louis XIV qu’on va écouter.
Que se passera-t-il, par exemple, lorsque nous franchirons le pas de la vidéosurveillance en salle de classe Voyant rouge de Céline Curiol
  • Je lus encore quelques phrases puis cliquais brusquement sur le mail de Maskani, avide de goûter ce que mon plus brillant élève avait concocté. Je crus d’abord le fichier vide et dus en parcourir les premières pages pour découvrir enfin, au milieu de l’une d’elles, un court texte. Nous sommes tous Winston Smith sous l’œil du voyant rouge. Aujourd’hui, j’ai du mal à écrire car je me sens coupable, coupable parce que surveillé. Et comme Winston Smith, je ne serai ni perdu, ni sauvé par ma culpabilité, mais seulement travesti. Ne sera-t-il dès lors possible d’y réchapper qu’en aimant plus que tout la présence du voyant ?
le biais de la dérision face à l’absurdité des situations Hadès n'en réclame pas moins ces rites de Claro
  • Ne communique pas, partage, ça ira plus vite.
  • Toutes les photos que j’ai prises depuis que je prends des photos sont en libre accès dans le tiroir de ma commode, dans une enveloppe kraft avec les mots kodak-1967 marqués dessus au feutre rouge.
  • «Si tu cherches à me revoir, c’est que tu m’as perdu de vue. Si tu m’as perdu de vue, c’est que ta connexion est pourrie» — c’était la première et dernière fois que le Créateur s’essayait aux textos.
la figure du surveillant, jeu de miroir … pour montrer qu’il existe une possible symétrie des regards qui rend à la situation, elle-même inhumaine, sa part d’humanité. Sous mes yeux de Carole Zalberg
  • Il répète, jour après jour, les gestes en conformité, revêt sa panoplie de soldat vide, mais à toutes ces bribes recueillies et que sa hiérarchie considérerait sans doute comme autant de failles dans leur vaste dispositif de sécurité, dans cette opacité de chair et d’armes face à laquelle nous vivons, à tous ces reliefs je peux m’accrocher pour composer une autre version de lui. Je peux refuser la façade barbelée et lui redessiner une présence ouverte. J’ai cette liberté.
la probabilité pour qu’un individu non fiché puisse apparaître au détour d’une rue et quelles en seront les conséquences dans un État pas si lointain où tout comportement déviant sera, en soi, suspect Dimenticator de Bertrand Leclair
  • Un homme en costume fuchsia et une femme tout en noir sont entrés, beaucoup plus calmement, une attitude courtoise, même. Enquête de routine, a prétendu la fille, qui voulait savoir pourquoi j’avais subitement choisi de vivre en état de déconnexion avancée ? Est-ce que j’étais conscient de mettre en danger la collectivité, des risques d’incendies et autres dégâts des eaux non prévenus, sans parler des coûts potentiels pour l’assurance maladie que représentent les individus récalcitrants aux instruments de contrôle quotidien ?
  • Je ne savais pas qu’il était interdit de rester déconnecté trois jours, j’ai bafouillé, ça ne fait plus partie des droits de l’homme ?
  • À partir du moment où un individu signalé comme ayant des recherches potentiellement déviantes, qu’il a récemment fallu relancer à la suite d’un portable égaré non signalé, qui plus est, la sécurité publique serait défaillante si elle ne se posait aucune question le jour où ledit individu choisit de disparaître des écrans, vous ne croyez pas ? Pourquoi se déconnecter, si l’on n’a rien à cacher ?
Quel genre de créatures élaborons-nous en abandonnant toute notion d’intimité à des corporations comme Facebook Ladykiller de Miracle Jones (traduit de l'anglais par Guillaume Vissac)
  • Les portes de l’ascenseur se rouvrirent sur la suite du dernier étage.
    «Pas mal, hein ?», dit le drone. «Facebook nous dit quelle personne fête son anniversaire et qui est en couple et qui a des enfants. On “aime” ces trucs. On dit “joyeux anniversaire”. Facebook analyse combien nous sommes sensibles à nos pairs et aux publicités, et combien nous gagnons en se basant sur les voyages qu’on fait et les merveilleuses choses qu’on achète et les boulots exaltants qu’on exerce. Et si l’on veut baiser quelqu’un avec un drone-cadeau, Facebook rend les choses tellement plus facile, pas vrai ? Tout est tellement bien de nos jours lol.»
la notion d’identité numérique que nous endossons chaque jour sans forcément toujours nous en rendre compte : c’est le concept de profil. (Inter)faces de Cécile Portier
  • Ce qui m’habille ce n’est pas moi. Ce qui m’habille c’est ce qu’on tient de moi, de moi qui n’y tiens pas.
  • /// Peut-on capturer la présence ? Un corps on peut le capturer, le placer dans des rets, passer au cou un collet. On peut capturer une image, un son, un mouvement, de l’eau dans un godet. On peut capturer un oiseau, un singe, tout ce qui bouge et vole et gratte et saute, on peut le capturer. Mais une présence ? Dans quel filet tombe-t-elle ? Quel bocal pour la contenir ? ///
l’espionnage commence par le voisin de palier Ensemble vide d'Isabelle Garron
  • «Un contrôle de ce qui peut l’être» qu’il faudrait par ailleurs ordonner en établissant si possible l’inventaire des registres de surveillances imaginés, très divers dans leur adresse et leur déploiement : bricolés ou hautement techniques, individuels ou collectifs, privés ou publics, présentés ou cachés, etc. «Un contrôle de ce qui peut l’être» qu’il s’agirait de définir enfin en regard des représentants d’une seconde communauté d’individus radicalement résistants, eux, à toute mainmise sur leur libre arbitre, — et surtout refusant — elle souhaitait en consigner l’idée en quelques mots avant d’y revenir plus tard : «se refusant à perdre un corps».
les géants de l’Internet marchand se mettront à cartographier les possibles évolutions d’un individu à l’aide d’algorithmes WeSiP de Catherine Dufour
  • - Nora, gémit Gess en l’interrompant pour la deuxième fois, il n’y a plus de vie privée. La vie privée, c’est comme le diesel : ça date et ça pollue. Et puis, quoi ? Je suis son père ! Je suis responsable de lui.
  • Comptant sur ses doigts :
  • - J’ai fait son WeSiP, weak signals profile, en sucrant les tendances lourdes et en majorant les signaux faibles. C’est le meilleur indicateur pour les moins de vingt-cinq ans, qui sont encore en indécision marketing. Gess est un urbain, hormonalement précoce, CSP +, fils unique, mais ses signaux faibles — mais regarde !
Voire par soi-même, comme ces boîtes élaborées par les introspecteurs de Philippe Aigrain
  • Vague nausée, malaise diffus, douleurs voyageuses avec prédilection pour le ventre et les mollets. D’habitude, je m’en sors en rangeant. Tout le monde se moque de moi, mais ranger c’est mon yoga. Enfin, c’est même pas ranger, c’est classer, mettre dans des rayons, des boîtes, des catégories. Je sais bien que ça ne rentre pas vraiment dedans, qu’il y a toujours quelque chose qui dépasse ou qui voudrait être sur deux étagères à la fois, mais quand même ça me rassure. Mes boîtes, ce peut être des vraies boîtes, des cartons à chaussures remplis de lettres, de brouillons, de photos. Mais aussi des boîtes numériques, des répertoires, des fichiers. Ou encore des boîtes mentales, des rangements dans mon cerveau. Je n’avais pas encore choisi quels modèles utiliser. Mais je savais qu’il me fallait trois boîtes : pour la honte, la peur et les secrets.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Passionnant, excellent, merci...

brigitte celerier a dit…

merci à vous
dans l'époque

Arlette A a dit…

Merci pour " ces surveillances ... " énorme grandiose" en carton jeté à la poubelle
Bien vu

brigitte celerier a dit…

sourire

Anonyme a dit…

Le pire étant la surveillance transparente. Un outil transparent qui rend transparent en tentant de se substituer au sur-moi individuel.
Ces outils qui grainent la paranoïa ne pourront jamais contrôler complètement les individus mais ne feront que renforcer l'esprit de résistance et la reprise en main de l'esprit de liberté face en particulier aux États qui signent leur faiblesse en voulant tout contrôler. Cela ne marche jamais,ni dans la culture, ni en économie... Une solution d'échec n'est jamais une solution d'avenir de même qu'une utopie imposée par la force ne dure que le temps que l'on met à désarmer des fous.

Dominique Hasselmann a dit…

Surveiller... et punir (ne pas oublier Foucault, précurseur de la théorie panoptique généralisée)...

Photos en accord (mais à surveiller de près) !

brigitte celerier a dit…

je regarde beaucoup, mais dois laisser passer beaucoup de choses… pas douée pour la surveillance