vendredi, juin 10, 2016

Reprendre paresseusement ma table de travail

Amis suis découragée
ai perdu mon intérêt
plus n'ai envie de dire
ni plus guère de lire
encore moins d'en parler
Ai vaqué, regardé mur
ai pensé et puis dormi
et avec ma logique
en reviens à ma participation à l'atelier d'été de François Bon et aux notes sur nos tables de travail (22 en début d'après midi ce jeudi, plus une au commentaire n°9) http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3662
Une table ancienne, pas assez pour avoir noblesse, une copie sage de bon artisan comme il s'en trouvait à Lyon ou au Faubourg Saint Antoine dans les premières années du 20ème siècle ou les dernières années du siècle précédent, avant que les ateliers soient repris, un temps, par des artistes, une copie sage donc d'une table à écrire restauration.. pas vraiment un bureau, elle est trop petite, mais en acajou, avec des talons de bronze et un plateau gainé de cuir vert bordé d'un galon de feuillages dorés, gainage qui aurait besoin d'être refait..
Une table héritée, évoquant encore le bureau de l'aïeul et ces cahiers – de quoi garnir deux ou trois des rayons de la bibliothèque qui couvrait deux des murs – sur lequel il a écrit ses mémoires – une faible partie lue il y a très longtemps avec passion, le début, 1940, il n'a rien laissé sur les rezzous, la guerre de 14, la Chine, le Chili, le premier séjour en Indochine etc.. – qui n'avaient pas vocation à être publiées et sont en la possession du fils, dont la découverte impossible, ou compliquée, est un petit désir sagement endormi.
Une table donc où la présence d'un ordinateur semblait, au début, une intrusion, intrusion qui, de portable en machines de plus en plus grandes, a fini par prendre toute la place, puisque de toute façon l'utilisateur avait changé. Une table à laquelle on ne demandait pas d'être pratique, en fait elle l'est, juste d'être un ancrage.
Et sur cette table un fatras,
des carnets ouverts et abandonnés parce qu'une note est un ordre impératif à garder à portée d'yeux sans jamais le lire ou y obéir,
un bic qui se cache ou un crayon, et on se lève pour aller en chercher un dans le minuscule pot en terre, où ils sont plantés comme des branches s'évasant, en compagnie d'épingles à cheveux en fausse écaille, sur le muret de la cuisine, ou bien on ouvre un fichier pour noter l'idée fugitive..
carnets aussi de notes prises debout, auxquelles on recourt ou non, ou griffonnées dans le noir, pendant un spectacle ou en écoutant de la musique, notes encore plus illisibles que d'ordinaire mais qui ont suffi, souvent, à ancrer dans la mémoire la formule qui était née de l'écoute.
un plumier, artisanat tibétain, vrai ou faux, acheté dans une boutique près de Pompidou parce qu'une envie de le toucher, parce que la boite en marqueterie discrète dont on voulait faire un cadeau était trop chère, plumier qui a contenu des crayons qui se voulaient raffinés et qui ont disparu peu à peu.. plumier que l'écran cache et qui est là comme une petite présence oubliée, des dimanches après-midi parisien où savourer le droit de s'ennuyer un peu
un rectangle métallique pour visionner des DVD
un cahier sur lequel une histoire a été commencée il y a une dizaine d'années, présence figée
une lettre d'un petit chinois auquel il faudrait répondre, seulement que diable lui dire
deux ou trois mouchoirs froissés
une miniature de marmite en terre qui sert de cendrier, avec un cigare éteint en attente
La table a deux tiroirs qui ont perdu leur clé, mais celle du chiffonnier, qui est derrière la chaise permet de les tirer, quand un peu d'ordre y a été mis et qu'aucun papier ne les coince – toujours possible d'y arriver mais cela peut nécessiter patience, ongles retournés et force jurons – où s'entassent blocs de papier à lettres, trombones, crayons oubliés, enveloppes, sous chemises vierges, contrats d'assurance, bail, trucs pour l'électricité, l'eau, la retraite, etc... le surplus, les relevés de banque, factures etc... - périodiquement jetés - occupant deux des tiroirs du chiffonnier, les autres contenant l'argenterie, les foulards les plus précieux, pour la plupart si vieux que ne sont là que pour les souvenirs qui s'y attachent...
Présence derrière le crâne, sur le chiffonnier, de ce qui pourrait être des dieux lares, un petit bronze, une copie achetée à la boutique du Louvre et offerte au père, une copie aussi de tabatière chinoise offerte à la mère, une minuscule danseuse – de Ceylan je crois – qui est un héritage, un bol à bouillie en argent, une petite coupe vide trésors (collier de perles cassé) et un dessin offert par des neveux, le portrait d'une forte femme soutien de famille comme un modèle rêvé
En un demi pas et une torsion, passer de la table au lit ou vice versa.
Et tout autour l'antre, les paniers ou casiers entassés peu à peu pour y mettre des livres, livres qui ont été rangés il y a quelque mois – l'opération a pris une semaine – par ordre alphabétique, avec des exceptions, ordre en voie de dispartiton et, en en cherchant un, parce que soudain nécessaire, une trouvaille vient presque toujours détourner l'intérêt, l'idée, ce qui devait y prendre appui.
Pas une vie, mais dix ans d'une vie en lente construction, présence invisible le plus souvent, juste là pour nourrir, en bien ou en mal.
Et puis, devant la table de travail, le principal, un crâne qui dérive, ou tente de se fixer, qui se défie de soi, qui tant bien que mal finit par mettre des mots dans un ordre, lequel ordre ne le satisfait que quand il ne satisfait personne d'autre.

5 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

on revient toujours à table...

brigitte celerier a dit…

et heureusement pour paumée qu'il n'y a pas que lui (provisions en réserve :-)

Arlette A a dit…

Je la connais cette table...et cest un univers

Michel Benoit a dit…

« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Boileau L'Art poétique

Boileau... de la fontaine bien sûr ! :D

brigitte celerier a dit…

Arlette, comme toutes les tables (sauf sorties d'usine)
Michel, heureusement suis en dessous du regard de Boileau