samedi, juillet 16, 2016

Avignon – festival – jour 10 suite – tentatives de notes sur les Karamazov

Un spectacle riche, un peu fou par moment, comme l'est le roman... et d'autant plus pour petite vieille aux yeux et esprit encore blottis dans une lassitude, absence, plaisir diffus... et une envie de parler circonstances extérieures, états des corps plus ou moins forts, plus ou moins faibles, de la courtoisie du début, de la rudesse égoïste de l'issue...

Mais toujours les ombres longues sur la plaine (et les photos loupées de celle qui prend trop vite, comme en cachette, en marge des groupes marchant à grands pas sur les ornières caillouteuses, en tremblant sur chevilles tordues -  n'avais pas pensé à changer de chaussures ce qui fait qu'à l'entracte et au départ j'avançais sur de petites boules de chair recroquevillées juchées en biais sur des talons de hauteur moyenne mais sensible, ce qui n'est pas d'une aisance et élégance extrême..)
Mais toujours la beauté de l'entrée dans la carrière, la longue attente de l'arrivée de toutes les navettes, des queues des affamés devant la cafétéria, de la danse avec plateaux, des conversations des dîneurs, de la difficile conquête d'un bout de rocher à peu près plat où poser ses fesses pour les autres (fini par renoncer) pendant que le couchant glisse sur les parois en les incendiant.... la ruée sur les couvertures (mais à Boulbon on est prudent et il y en a assez pour que chacun puisse disposer de deux ou trois carrés plus ou moins grands... la difficulté étant ensuite de savoir les draper élégamment et solidement sur soi, j'aurais fait une très mauvaise indienne sioux)
et puis, j'ai beau retarder le moment d'en parler, le spectacle.. dire tout de suite les acteurs, les physiques en accord avec l'âme ou une partie de l'âme – puisque tout de même Dostoïevski ne saurait en faire complètement des types, et qu'ils ont presque tous un endroit, un envers sans compter les bifurcations – dire la musique et par moment le côté carrément comédie musicale, et la gravité, et la souplesse des changements de registre..
Dire que si la nuit, le vent et la carrière ennoblissent tout spectacle, cela ne marche que s'il y a déjà une force, une grandeur dans ce qui est sorti du travail du metteur en scène, des comédiens, éclairagistes, scénographes etc... etc…
dire le côté à la fois ludique et foire d'empoigne de la petite foule enveloppée de draperies de laine, se pressant pour obtenir petits gâteaux et café (suis arrivée à en avoir un parfaitement dégueulasse mais bien chaud au moment où les trompettes de reprise sonnaient mais les quatre gorgées brûlantes étaient les bienvenues)
dire qu'il y a quelques tunnels, ma foi comme dans le roman, et que lisant les impressions d'André Markowicz (tiens vais lui emprunter des citations, il dira tout mieux que ne saurais le faire) je suis assez d'accord (mais peut-être est-ce ma fatigue pendant la quatrième partie) avec lui – carrément pour.. je pense que la fin, carrément, le discours final d'Aliocha peut être tranquillement viré, et plein d'autres petits passages.. mais pas du tout pour ce qui précède quelques lignes plus haut, dans le très court passage des réserves finales je pense qu'on aurait pu couper pas mal de choses, — surtout, je crois, dans les interventions musicales dans la troisième partie rupture de ton que j'ai au contraire beaucoup aimé (au moment où se noue l'intrigue autour de la mort du père)
Mais j'aime ses interrogations, et la façon dont le spectacle les prend en charge Comment faire comprendre que, chez Dostoïevski, tout est, à la fois, vrai et faux, toujours dans son contraire, et que si, toujours, la passion est première, cette passion est tout sauf une preuve de vérité ?
ou Que faire quand le père est un monstre, quand Dieu, en quelque sorte, rit de sa créature, à chaque instant, — et ce n'est pas un rire, c'est un sarcasme —, mais que, dès lors qu'il est le Père, il transmet son poison, sa passion sensuelle, sa rage destructrice à ceux qui ont son sang, ses fils ?
Et puis, avant d'en venir, dans l'antre ce matin, mes cheveux étant presque secs, au repassage puis la cuisinen les petites notes en vrac de Brigetoun
la façon dont le grand inquisiteur est dit, perdant de sa légère grandiloquence par son inclusion dans le débat entre Ivan et Aliocha, ce qui est gardé de la force de la traduction de Markowicz, ce Dostoïevski sans empesage ni enflure, et les acteurs donc tous, mais surtout, splendide avec une sauvagerie et une grandeur policée le Dimitri (pas seulement parce qu'ado c'était mon personnage préféré, bien entendu) de Jean-Christophe Folly, Aliocha (François Delbock) et sa toison jaune, son corps long et flexible comme une étrange brindille, et fort comme une brindille, le touchant capitaine Mathieu Delmonté, la formidable Grouchenka de Clara Meyer, l'Ivan taciturne, légèrement dédaigneux et tourmenté de Geoffroy Rondeau, etc.. etc... et la façon dont Camille de la Guillonnière (qui est co-adaptatrice avec Jean Bellorini, oui, pecaïre, j'oubliais de dire que c'est lui le moteur et metteur en scène et co-adaptateur du spectacle) assume, en plus du rôle de mère de Lisa (très bonne et charmante et touchante, et acide un peu, Lisa, Blanche Leleu) celui de narratrice, qui souplement, en petites notes en marge de l'action, nous sert de boussole dans le fatras qu'est parfois le roman...
Bon il y aurait plein d'autres choses à dire, mais j'en resterai là
Et bien entendu toutes les photos du spectacle et des acteurs, sauf celle, floue et ratée du salut, là, au-dessus, sont de Christophe Raynaud de Lage.
Replié quelques couvertures cmme pouvais avec une des jeunes femmes à tee-shirt rouges (ils en avaient un petit millier à remettre en piles nettes dans les grands bacs avant que la nuit finisse pour eux) et reçu la claque des couvertures jetées en passant par les spectateurs encore pleins d'énergie
ces gens qu'admirais avec un peu de rancune en tentant d'avancer (prise deux ou trois fois de courtes paniques jambes tremblantes), en trébuchant sur le chemin, même dans les zones aisées comme ce gravier photographié avec reconnaissance en faisant une pause (sauf que sans fllash, dans le noir, c'était légèrement moins aisé) et en essayant de trouver une place dans la ruée vers les cars.. mais là repoussée par de grands corps jeunes me suis retrouvée avec un groupe d'une trentaine d'abandonnés, un peu paumés, mais plaisantant pour endurer l'attente, finalement assez courte, de deux navettes de secours dans lesquelles nous nous sommes prélassés.

5 commentaires:

Claudine a dit…

je veux justement faire lire Dostoïevski à ma cadette pendant ses grandes vacances

brigitte celerier a dit…

si possible trouver la traduction dAndré Markowicz

Arlette A a dit…

Une performance , il me semble pour faire passer les non dits dans ce lieu majestueux et la mise en scène
J'aurais aimé....

brigitte celerier a dit…

curieusement je n'ai pas entendu d'avis pour ou contre, juste des "ah oui ce soir là j'étais à Karamazov" avec un air tranquillement content

hue ly-thanh-hue a dit…

ça me fait rêver ! merci brigitte !