mardi, septembre 20, 2016

Voyage imaginaire et retrouver la maison inconnue

un petit vent frais
fait courir les nuages
lumière fraiche
et le feuillage du platane entre en folie (ce qui ne se voit pas) plaisir et grimace en constatant que l'année a fait un saut vers l'hiver et puis sourire en recevant, triant, enregistrant, la dernière slave (un peu plus de quarante) de photos expédiées par petite soeur qui en était à son dernier jour de voyage en Chine, photos souvent belles, photos de monuments mais pas que et qui racontent souvent de petites histoires (les garde pour moi, si elle désire elle les postera sur Facebook et je pourrais alors les partager) et puis m'offrir le plaisir de me promener sur les sites d'organisateurs de voyages – je déteste les voyages organisés, mais âge et carcasse aidant je n'arrive pas même en rêve à me sentir détendue seule dans cette foule armée de mon incapacité à échanger en anglais sans parler du chinois

bon, ça, un petit tour dans des contes anciens, et une bagarre avec mon évier facilement réglée mais chronophage, et puis l'envie de retrouver le souvenir réactivé, recréé et passablement transformé en l'écrivant, je reprends, sans illusion sur sa capacité à tenir face à d'autres, ma contribution à la dernière proposition de l'atelier d'été de François Bon entrer dans des maisons inconnues (textes souvent assez longs – je donne dedans – écritures belles ou évocatrices ou les deux, je passe presque chaque jour découvrir les nouveaux sur http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4364)

aquarelle d'Hervé – je crois – Villechaise, un virage de cette route que j'appelais du Cap Brun, il y a un peu plus ou juste un peu moins de soixante ans)

Il est, il était, une maison que j'ai habitée, au moins en désir, pendant des années, dont j'ai deviné, corrigé, dessiné les plans inlassablement, au gré de mes besoins réels ou de mes rêves, il y a très longtemps, quand tremblait en moi le timide projet de devenir l'architecte que je ne fus pas malgré une courte tentative.

C'était, en bordure de la ville, là où elle s'effiloche en suivant les murs des belles propriétés qui s'étendent, descendent jusqu'à la mer, une série de maisons de presque campagne s'interposant avant les zones industrieuses et les quartiers populaires bornés par nos petits monts.

C'était une presque ruine, une idée de maison, dans un vallon qui semblait humide, une longue baraque perpendiculaire à la route, de plein pied, presque une étable – mais avec des fenêtres, je crois, ou c'est moi qui les dessinais – suivie d'un petit cabanon, l'ensemble niché sous d'énormes et très anciens platanes qui les cachaient, les dominaient, après avoir dessiné une allée les reliant à la route – a été transformée depuis cette route, certaines des villas sont devenues de petits immeubles qui se veulent pimpants et une des propriétés a été éventrée et se répand en lotissement ouvert jusqu'à la mer, et puis, comme il y a une autoroute, on ne la prend plus guère la tortillante chaussée - entre les hauts murs percés de grilles du côté de la mer et, à gauche, les petites clôtures ou murets des élégantes maisons bourgeoises - que nous suivions pour aller au Palyvestre, aux blockhaus près de la base, là où peu à peu on a construit, prenant en partie sur l'eau, un port, avec plusieurs bassins…

Venait le moment que j'attendais où elle descendait dans un creux en décrivant un virage assez fermé autour de l'avancée du terrain et du portail en ferronnerie qui avait dû être élégant, qui était un peu tordu d'un côté contre une des piles surmontées d'une grosse boule.

Je la revoie cette maison que voulais mienne à travers le brouillard des années, mais à mesure que j'avance vers elle, je la retrouve, seulement elle ne semble plus repliée sur elle-même et son secret, elle est accueil.. elle a perdu son aspect décrépit, de future ruine, sans se voir infliger un éclat de sou neuf ; les tuiles du toit à une pente, incliné vers la façade de gauche, là où le jardin s'élargit - il doit y avoir un petit comble -, visiblement anciennes - on a dû rechercher soigneusement de quoi remplacer les manques - sont en ordre et l'enduit des façades, d'un beige ocré, discret, comme une peau un peu usée, doit avoir une dizaine d'années.

Il y a donc les platanes, et leur ligne droite dans l'anarchie du jardin abandonné, qui reste ainsi, juste un peu discipliné le long de la maison - herbe rase avec quelques dalles éparses bordée d'une allée de terre dure – là où l'on s'assied au soleil des fins d'après midi.. pour cela il y a des bancs entre les fenêtres, quelques chaises de fer, deux tables rondes avec leur plateau à troutrous, des transats remisés dans un coin pour d'éventuels visiteurs, et une petite haie de buis parallèle à la route pour que les yeux s'y arrêtent sans borner l'imagination.

L'allée mène à une porte, au centre du large pignon, avant de se diviser en deux branches, la petite allée qui sur la gauche mène à cet espace et le chemin de terre battue qui glisse à droite le long de la façade arrière jusqu'à un groupe de conifères, proche semble-t-il du petit cabanon, entre les troncs desquels je distingue le métal gris d'une voiture.

Comme autrefois, et cela me semble évident, cette porte s'ouvre sur la cuisine.. l'entrée officielle, jamais utilisée, se fait par l'une des fenêtres de la façade de gauche – puisque fenêtres il y a bien sûr, je ne les avais pas imaginées, la bâtisse est une maison et respire – une des ouvertures donc agrandie en porte-fenêtre qui doit mener au salon. Une cuisine, grande, assez, à l'échelle de cette maison - un peu trop grande pour ce vieux couple, un peu trop grande pour une vieille solitaire, mais juste assez pour contenir leurs souvenirs, ceux de leurs prédécesseurs, ceux que j'amènerais, souvenirs de ma vie et du temps où je pensais à elle la maison, et la famille, les amis qui leur restent, je pense aux deux ou trois amies de mon adolescence jamais entièrement perdues de vue et qui vivent encore dans la région – une cuisine simple qui évoque l'affairement joyeux et bavard de plusieurs femmes préparant une fête mais qui doit pouvoir aussi envelopper une solitude calme. Le sol est de vieux carreaux, comme me souviens d'en avoir vu à Alger, avec des arabesques bordeaux sur un fond grège, il y a un grand évier de pierre, des appareils blancs, simples, sans les derniers perfectionnements, alignés à droite sous deux fenêtres qui s'ouvrent sur l'allée de derrière et la haie d'arbres qui borne le terrain, et sur la gauche le mur est occupé par une rangée de placards simples, peints en vert très clair, comme le sont les rayonnages fermés par des rideaux où sont entassés des pots, assiettes, plats, céramiques multicolores de l'arrière pays et céramiques anciennes, rangée qui se termine par un petit fenestron sur la façade noble, un peu avant la porte qui mène au reste de la maison. Et il y a au centre, comme il faut, une longue table de bois sombre entourée de chaises paillées, assez grande pour des tablées d'amis – un peu serrés peut-être – mais je me vois bien aussi, seule, dînant entre un livre et des coups d'oeil au soleil ou à la nuit sur les arbres.

La grande pièce où je pénètre ensuite – yeux curieux en balade lente et vague plaisir inconscient - et les chambres ou autres qui la suivent, desservies par un petit couloir longeant la façade arrière, ont un sol en tomettes d'un rouge passé et des murs uniformément peints d'un ocre doux. Les meubles sont simples, confortables, de style comme on dit et non d'époque, de styles variés d'ailleurs, qui disent strates familiales, achats, acclimatation, vies de ceux qui les ont utilisés, et je vois mes quelques meubles – le coffre chante d'aise près, pas trop, de la cheminée - et ceux que peux rêver, rêve fou dans notre midi de retraités aisés, de dénicher chez un brocanteur dans un village de l'intérieur qui pratiquerait des prix aussi modérés que le faisait il y a un peu plus de cinquante ans le gentil couple au seuil de Chemillé.

Une des pièces qui s’alignent le long de la façade a été transformée en salle de bains, toute de carrelage blanc et de lumière, et la chambre des propriétaires occupe toute la largeur de la bâtisse, au fond. J'installe un grand rayonnage plein de livres, les préférés ou indispensables, face aux deux fenêtres – pas très larges ni très grandes les fenêtres, juste comme doivent pour que la lumière dessine son chemin dans les pièces et que la chaleur ne rentre pas – j'y pense.. oui les murs sont de bonne épaisseur.

Et une porte au fond, à côté de leur grand lit qui s'avance dans la pièce, à côté de mon lit qui s'accoterait au mur, butant sur un bloc de casiers pour le linge, sur lequel poser lampe de chevet et livre en cours, une porte au fond donne sur le petit espace qui précède le cabanon.

N'y entre pas dans le cabanon, me contente d'y installer un coffre pour de la terre, un grand bac, un établi, une table et dans un coin une chaise, des petits paniers, et la grande broderie sur canevas abandonnée depuis quarante ans... me demande tout de même ce qu'ils en font.

Ne me reste qu'à marcher dans les hautes herbes jusqu'au mur au fond du terrain, à me retourner, à sourire à la maison, au jardin, à ceux qui y ont vécu, à ceux dont je voudrais qu'elle abrite le souvenir.

Ne me reste maintenant qu'à y mettre des retouches, ou juger si nécessaire, ou si capable j'en suis, mais pas tout de suite.

4 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Une maison en (re)construction... de mémoire ?

brigitte celerier a dit…

oh grand merci pour votre passage !
recréation/trahison sans doute un peu, mais pas grave, la vraie c'est celle qui est restée, un peu floue, dans ma mémoire

Godart a dit…

J'aime cette maison apparaissant peu à peu des brumes de vos souvenirs, semblable à un négatif de photo se révélant progressivement jusqu'à l'instant des contrastes parfaits.

brigitte celerier a dit…

merci