mardi, novembre 15, 2016

dans la ville - le taiseux

matin sur mes pas
dans les rues de la ville
le ciel hésitait
achat chaussettes
légèrement augmenté
le ciel acquiesce
et cherchant une idée de portrait pour les cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com (freinée par le sentiment que n'ai plus place parmi eux, sont trop beaux et talentueux) j'en recopie un ancien
Le taiseux
Il était taiseux.
Il était fort et calme. Il était décidé et sage. Et taiseux.
Il travaillait dur. Avait un lopin, pas très bon, le lopin, autour de sa maison, et puis des terres en fermage, assez riches les terres, à quelques kilomètres du village.
Il travaillait dur, l'était honnête, d'une honnêteté raide, les propriétaires l'appréciaient.
Mais vrai, il était taiseux. Quand il venait un peu avant la tombée de la nuit au café, parce qu'on ne peut pas toujours être seul, et puis s'il avait quelqu'un à rencontrer c'était là, il avait visage ouvert, mais sans sourire, il saluait et puis il se taisait.
Pourtant il avait belle voix, de baryton, et d'ailleurs il faisait partie du groupe qui représentait le village dans les rencontres/concours de chants.
Mais là, au café, il se taisait, et les autres aussi d'ailleurs se taisaient un moment quand il arrivait, ou changeaient de conversation, pour peu qu'il s'agisse de politique, parce qu'on ne savait pas.. il n'était pas clair, on se souvenait seulement que son père, lui, était grande gueule, et qu'il était rouge.
Lui, on ne savait pas - peut-être lui non plus d'ailleurs. Ou du moins, pendant longtemps on n'avait pas su.
Seulement comme le pays, le vieux pays, traversait une de ses périodes de maladie, et comme des élections que les journaux disaient importantes se profilaient, les conversations du café s'aigrissaient et c'étaient les grandes gueules, plus du tout rouges de nos jours les grandes gueules, qui dominaient, qui tempêtaient, qui disaient le peuple, en parlant d'eux et de leur clique, qui voulaient revenir à des temps anciens qui n'avaient plus existé depuis plusieurs siècles, s'ils avaient existé, et qui refusaient tout ce qui était étranger au continent, au pays, à la vallée.. Les autres baissaient la tête, se taisaient, peu à peu, ou cessaient de venir, ou commandaient rapidement un verre à la patronne, posaient quelques questions sur le déroulement des cultures, les dernières nouvelles du canton et allaient s'asseoir, et la clique était de moins en moins clique, devenait majorité apparente.
Un jour le Vincent, le chef des grandes gueules, a fait venir des penseurs, ou prétendus tels, et un notable du parti qui représentait leurs idées, et trônant, dos au comptoir, un grand échalas bien mis a commencé à haranguer les buveurs ou ceux qui traînaient là. Lui, il est arrivé à ce moment, il a hésité un peu et puis il est entré et a pris à part un vieux dont les terres étaient voisines de celles qu'il travaillait parce qu'il était venu pour ça, avaient à se concerter... Après la harangue la discussion est devenue générale, le vieux s'y est mêlé, un peu, au début, pour donner son accord, et puis s'est tu, a grommelé, écoeuré. Lui, le taiseux, il écoutait, de plus en plus droit, de plus en plus raide, et puis il a jeté une phrase de refus, de dégoût, de colère ironique, qui a faut gronder les membres de la clique, qui lui a attiré quelques mots de mépris de l'orateur, suivis de rires.
Alors il est resté là, blanc, immobile, la bouche un peu ouverte, et au bout de ses bras crispés, ses poings, ou plutôt son poing droit, l'autre main se cramponnant à une des colonnes de bois qui partageaient la salle, son poing droit étaient si serré qu'il semblait une pierre, une pierre à jeter. Le vieux, et un autre, un de ceux qui se taisaient l'ont pris silencieusement par les bras, l'ont entraîné dehors, et un certain nombre des hommes qui étaient là les ont suivis.
Les élections sont arrivées avant que le village se déchire, ouvertement, et les grandes gueules ont perdu. Mais on ne le regardait plus tout à fait de la même façon, le taiseux.
Les hommes du moins ne le regardaient plus tout à fait de la même façon, parce que les femmes, elles, ou la plupart des femmes, ouvertement ou à la dérobée, ou comme ça, en passant, inconsciemment, le regardaient plutôt d'un bon oeil depuis longtemps ce gars, parce qu'il était grand, solide, et plutôt beau. Tellement que la fille du plus gros propriétaire qui revenait au village pendant les vacances, qu'était jolie la fille, un peu dédaigneuse, un peu fière, mais jolie et riche et que toutes les mères guignaient discrètement pour leurs fils, lui a souri le soir du bal du Saint patron, et l'a plus ou moins forcé à l'inviter à danser, qu'on les a vu marcher sur les chemins, qu'il a pris un air avenant, le gars, qu'il souriait presque, même quand elle n'était pas là, que les commères les regarder passer avec des airs entendus, désapprobateurs ou maternels, c'était selon.
Les vacances finies elle est repartie à la ville - elle était étudiante on ne savait trop en quoi, sauf que c'était bien, pour un bon métier, et qui demandait intelligence et travail - le facteur s'est mis à passer chez le gars pour lui remettre des lettres, tous les trois jours, puis un peu moins souvent, et un jour le père, le gros propriétaire, un soir où le café était plein, ou presque, a offert une tournée, tout heureux qu'il était d'annoncer les fiançailles de sa fille.
Le gars était là, il a félicité l'autre en l'appelant Monsieur, il a pris son verre, il a bu, oh moins qu'une gorgée, et puis il est parti. Et en marchant la main gauche massait son poing droit, serré à s'en faire mal.
Les années ont passé, le gars est resté seul, comme beaucoup d'autres, il était toujours taiseux, mais maintenant il s'était pris de passion pour les livres, il s'en faisait envoyer de temps en temps, il dînait une fois par semaine, parfois plus, chez l'instituteur, et ces soirs là les volets laissaient passer de la lumière jusque tard dans la nuit. Il chantait toujours avec le groupe, et quand une fête auxquels ils participaient dégénérait ses poings entraient dans la bagarre, presque distraitement et efficacement.
Le patron du café a perdu sa femme, il a ramené de la ville, ou on ne sait d'où, une fille, une toute jeune, un peu sauvage, une bohémienne comme on disait, pour l'aider. Elle était travailleuse, rapide, souriant légèrement aux vieux, un peu craintive avec les jeunes, leurs yeux insolents et leurs réflexions. Le gars regardait, avec peut-être un soupçon de douceur quand elle le servait, et puis un jour où un gommeux, un vacancier, le neveu d'un riche du village, pas un d'ici ou pas vraiment, était un peu entreprenant, il s'est levé, le taiseux, et d'un coup de son poing droit il l'a fait tomber de sa chaise.
On les a mariés, et il était tout sourire le taiseux, parlait pas beaucoup plus, du moins en public - chez eux on ne savait pas - mais il souriait, souvent.
Pas toujours parce qu'il était en colère, une colère sourde qui lui était venue peu à peu, avec l'âge, parce qu'il avait beau travailler de plus en plus dur, il ne s'en sortait pas, et qu'avec l'âge. Mais quand la colère le prenait, quand il était trop crispé, quand son poing droit se refermait, si elle était là, elle le saisissait dans ses deux mains et le caressait jusqu'à ce que la main se déplie.
La suite de leur vie, je ne la connais pas, elle a dû être ordinaire, comme celle des parents et des grands parents... j'espère qu'ils ont eu un ou deux enfants pour aller avec son sourire à elle.

À partir d'une oeuvre de Xavier Spatafora (et d'une photo)

12 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

Sentiment partagé pour les cosaques...
Merci pour les couleurs et cette reprise cependant !

brigitte celerier a dit…

vous y trouve à votre place pourtant
en fait luttons contre ce sentiment d'anciens voyant venir de trop brillants nouveaux (sommes trop accoutumés au petit cercle - sourire)

annaj a dit…

chaque Cosaque est indispensable aux autres car chacun a une personnalité , sinon à quoi bon écrire..
la série des portraits - comme celle des ce serait- est parfaite, unique et forte.

Hue Lanlan a dit…

Chaque cosaque est indispensable aux autres, je suis d'accord avec la formulation d'anna, dans le sens où la résonance des textes pousse et rénove l'écriture. Ce taiseux a quelque chose de maupassantesque, terriblement sympathique.

Magnifiques couleurs et photos.
Belle journée à vous brigitte

brigitte celerier a dit…

ma différence entre eux (et vous) et moi est que je ne suis pas un écrivain, au mieux une écrivante
Enfin ce qui compte c'est la décision de Jan (mais je crains fort que mon avis soit partagé par certains des cosaques en ce qui concerne ma présence)

Dominique Hasselmann a dit…

Il y avait donc fort à dire sur ce "taiseux" et de belle manière...

brigitte celerier a dit…

j'avoue que l'aimais bien le taiseux et qu'une fois en place il m'a dit beaucoup de choses

Hue Lanlan a dit…

j'aime bien le terme d'écrivante, sans doute plus vivant qu'écrivain, installé...

GERARD Françoise a dit…

Ecrivante écrivivante...

brigitte celerier a dit…

sourire (même si pas tant ce matin)

Arlette A a dit…

Vrai! chacun apporte sa manière d'écrire loin de toute uniformité et cultiver sa différence est primordial
Vrai ! ce taiseux est très bavard!!!

brigitte celerier a dit…

sourire