lundi, décembre 19, 2016

Quiète dans l'antre, le mouvement sans verbe

L'air était clair et le ciel bleu sur la ville qui s'affairait sans doute joyeusement, ou non, à préparer les fêtes.
Meurtrie encore un peu le matin, et prudente, suis restée dans l'antre, vivant avec économie, laissant se détendre, devenir oubliables les chairs endolories par l'abominable samedi, fondre la petite angoisse jusqu'à m'en moquer, se réveiller mon esprit hébété par la carcasse, et comme dans les accalmies j'avais lentement, par petites bribes, avec des relectures, reprises, répondu comme pouvais à la proposition de l'atelier de François Bon, la reprends ici, vous invitant à aller lire les seize propositions reçues à 17 heures ce dimanche, et bien entendu celles à venir http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4373
Porte franchie, sur le ciment du haut perron, la ligne de nos sabots de cuir noir, des galoches en fait ; un pied, deux pieds, les chaussons écossais enfouis dans les plus grands, les miens ; une pause, yeux qui balaient le ciel, le bout de jardin, la rue-route et au delà le long mur ébréché d'où croulent des feuilles et des fleurs ; assurer les pieds au fond des sabots ; bruit des galoches de A tapotant le sol à côté de moi ; dans l'embrasure, sur le seuil, la numéro trois, une main pressant contre elle sa poupée, l'autre pouce dans la bouche et le petit corps potelé du numéro quatre qui se faufile sous le bras de Da Lebi pour nous suivre.

Le portail blanc ; un vagissement ; au pied de l'escalier, devant l'hortensia bleu, contre une fleur aussi grosse qu'elle, la petite tête rouge de fureur impuissante du frère résistant à la main qui veut le faire rentrer ; loquet tiré, sur le bas côté de la route départ des deux grandes souriant sans pitié avant de l'oublier.

La route devenue rue entre deux rangées de maisons de pierre ou crépi blanc ; le dos de A et sa marche décidée ; regarder le ciel, les fleurs, plaisir de la marche indépendante ; un martellement de sabots derrière moi ; la fille de la fermière, mon amie ; ses cheveux rasés à cause des poux ; nos sourires ébréchés ; chuchotements un peu essoufflés par la marche rapide, et les petites jambes d'A tricotant devant.

Vers la fin du trajet ; la légère saillie, discrète, comme pour ne pas disparaître, de la toute petite maison de Da Lebi ; un rez-de-chaussée de granit sous un toit, une porte et une fenêtre peintes en bleu ; volets ouverts à cause de la présence du fils de retour de campagne ; gentil, grand et patient devant mes agaceries ; une envie de frapper à la porte et de le déranger.

Après le restaurant fermé, au carrefour de la route qui monte du port, une femme en noir, visage ridé sous la coiffe de fin coton blanc, et les cheveux hirsutes, la grande bouche de travers de Jean qui nous sourit ; les recommandations de la grand mère dans cette langue étrange.

Les grandes ailes dansant dans le vent de la coiffe de la soeur surveillante ; un reste adouci de l'odeur de l'estuaire flottant dans l'air piquant ; la cour de terre battue, les groupes, les nouvelles, les leçons apprises ou non et le mélange des musiques de nos parlers ; le déplacement des accents toniques ; le roc, la terre lourde et la houle rencontrant le sec et le soleil.

Face au mur, au crochet où pend mon manteau, faire claquer les sabots et glisser en chaussons sur le parquet ciré jusqu'à ma place entre les tables brunes aux sillons creusés, trouées par les petites rondelles de faïence blanche des encriers ; le crucifix au mur, derrière la gentille maîtresse, et les coups de pieds échangés avec Jean, comme un rituel.
Désolée, ce sale gosse n'a pas voulu pleurer là comme celui ré-inventé.

6 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Belles photos avec volet bleu et brouette encadrant vos phrases...

brigitte celerier a dit…

les volets bleus viennent de google street view et je crois que c'est la maison du texte (pas retrouvé la nôtre par contre)

jeandler a dit…

Difficile de mettre ses pas dans ceux d'antan : les pieds ont grandi.

brigitte celerier a dit…

les miens un peu moins que ceux de mes frères et soeurs mais tout de même beaucoup trop (et puis sont bien trop douillets et mal en point pour des galoches)

Godart a dit…

Passer des sabots aux chaussons, toute une époque, un peu comme une madeleine de Proust.

brigitte celerier a dit…

ma mère avait résisté et puis s'était résignée, la qualité des chaussures d'après guerre, la pluie, les pieds qui grandissent et la solde… les chaussures étaient réservées aux réceptions