mardi, janvier 10, 2017

Virée matinale, atelier au chaud l'après-midi

C'était ce matin, pieds susceptibles acceptant le cuir raide, et jambes fermes
mais l'oeil heurté, agacé par la largeur des bottes
C'était ce matin, des vols en bande traversant ciel trop vite pour ma réaction,
et une photo vierge de leurs traces, juste bleu.
C'était ce matin, mistral expirant et les rues portant traces de son passage
les pots gisant dans la cour remis sur pieds pour un jour.
C'était ce matin, joues piquées de froid, en traversant la place
lever yeux mouillés, la nacelle, les hommes, les arbres qu'on dépouillait
C'était cet après-midi penser que mure est, peut-être, l'une des idées qui m'étaient venues en lisant la quatrième proposition de l'atelier d'hiver de François Bon http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4379, m'installer, écrire, me lever, faire du thé, fumer devant le radiateur en regardant le mur du fond, reprendre, corriger, continuer.. ne pas être sûre de soi mais envoyer ce qui suit, et puis lire les cinq contributions en ligne, être émue, touchée par le premier, déguster l'ensemble, en s'efforçant de ne pas penser à cela :

pistes
Les ascenseurs puis la salle d'attente avant les audiences de révision des loyers, avec la rencontre là du locataire refusant, le besoin d'un moment de silence pour revivre le dossier et vaincre ma timidité, les autres groupes ou personnes isolées et l'amusement secret que c'est, et la tentative que l'on se force à faire de négocier avant et pour cela d'établir rapport courtois
Le vestibule d'un maison «huppée», enfant, où je viens en visite, pour un goûter d'anniversaire ou pire un déjeuner avec l'amie et ses parents
une salle d'attente d'un médecin qui me suit et les mouvements de gens
le hall du Théâtre des Champs Elysées entre un rendez-vous tendu au bureau, ou sur un chantier, et un opéra de Mozart ou Léonore de Beethoven

Vérifier une nouvelle fois, pendant que les portes de métro s'ouvrent, que le billet est bien dans le sac, à portée de main, facile à attraper, avancer dans le couloir d'une affiche de l'exposition phare du Grand Palais à sa soeur jumelle, à la suivante, en tentant de repousser provisoirement la journée, la tension stupide avec une secrétaire, le jugement qui doit être rendu demain, la couverture du vieil immeuble de Saint-Maurice (mais quelle splendide charpente nous avons découverte) et de penser au concert, sans arriver à se souvenir du programme, juste du plaisir le matin, en partant, à l'idée de cette soirée.
Traverser l'avenue, la brasserie affiche la riche élégance de sa terrasse et masque discrètement ses clients dans un brouillard de lumières à effleurer des yeux, puis c'est le trottoir large dans la nuit et les pas pressés des couples, des isolés, des pardessus, manteaux, écharpes volant dans l'air et toques de fourrure que l'on suit, le bruit discret de mots rares derrière soi, deux bandes de gazon entre grilles et façades, coupées par les portes hautaines, les muscles qui se détendent, une envie de grâce, l'attention portée à ce que voient les yeux qui se relâche un peu, devenue moins nécessaire, une voiture qui ralentit, débarque plus loin, de l'autre côté de l'avenue, deux silhouettes emmitouflées devant «l'entracte» et repart à la recherche d'une place, et puis, plus près, l'avancée sur le trottoir que l'on suit, des marches blanches grimpant vers l'harmonie de la façade du théâtre, un homme qui fume, des silhouettes qui montent vers les portes ouvertes, un petit sourire qui vient, avec la main qui vérifie l'état certainement déplorable du chignon.
Monter en biais, comme pour se glisser sans brutalité dans cet univers retrouvé, les trois marches douces vers l'une des cinq portes – l'harmonie rythmée de leurs dimensions – et pénétrer dans le grand hall, clair, blanc, si parfaitement haut, ressentir cette impression d'espace qu'il donne malgré la petite foule qui s'y presse, circule, s'attend, se rencontre – cette façon de s'exclamer avec expression mais discrétion, les voix dont la tonalité dit qu'elles doivent être prises pour un murmure, quelques discordances hautes qui banalisent les élégantes tenues, et des fusées sympathiques, arrogantes et jeunes, d'humour léger comme des bulles. Se sentir un peu déplacée, un peu minable et seule, et puis se carrer dans le plaisir de regarder, d'être un peu du décor, du spectacle.
Enlever son manteau et le garder sur son bras, comme la plupart, le vestiaire ici est bien trop cher et il y a l'ennui de faire la queue, regarder sa montre, voir que l'on n'est pas tellement en avance et se faufiler vers les deux hommes qui se font face, au fond, au milieu, devant l'escalier, donner son billet, recevoir quelques mots et un sourire vaguement familier, qui l'est peut-être, remercier en prenant ce qui vous en est rendu, se souvenir du cour de danse, rentrer ventre et fesses, abaisser les épaules, lever les yeux, et monter lentement une des deux volées de marches qui s'élèvent en biais, comme si on vous regardait, parce qu'on vous regarde distraitement, qu'il ne faut pas abîmer le décor.
Et sentir à chaque marche, les jambes qui tremblent un peu de la fatigue du jour et l'attente joyeuse qui se lève. Aller vers sa porte, échanger sourires avec la jeune placeuse, refuser l'aide, et se diriger avec une fierté muette vers sa place. S'excuser en dérangeant quelques personnes, s'asseoir, manteau sur les genoux, caresser des yeux la forme de la corbeille depuis son côté, promener ses yeux dans la salle, le long de l'encadrement de la scène, attendre, sentir l'excitation qui vient, qui se glisse dans les voix, parfois échanger quelques mots qui disent cette attente et la musique qui va venir avec un voisin.
Se redresser instinctivement quand le silence se fait, les lumières s'effacent doucement.

11 commentaires:

Claudine a dit…

Superbe texte

brigitte celerier a dit…

merciiii

Schulthess Eric a dit…

"... plaisir de regarder, d'être un peu du décor, du spectacle ..."
tout pareil pour moi en vous lisant, Brigitte 😊

Dominique Hasselmann a dit…

J'aurai donc pratiqué l'inverse : lire votre texte pour l'Atelier de FB d'abord sur votre blog avant de le découvrir sur son site...

Merci de me faire penser au quatrième !

Le spectacle est bien là, votre occupation favorite, en fait...

brigitte celerier a dit…

disons que ça tient une grande place en effet

tanette2 a dit…

Comme toi j'ai été agacée par la largeur de mes bottes...j'ai trouvé un cordonnier qui a bien voulu la réduire, je suis enchantée.

Arlette A a dit…

Chat botté comment fais tu pour écrire si bien

brigitte celerier a dit…

peut pas pour celles-ci, elles n'ont pas de fermeture éclair, on ne pourrait enfiler le pied si elles étaient moins larges...

jeandler a dit…

Les mots à grandes enjambées, avec ou sans botte de quatre lieues.

jeandler a dit…

Je m'imagine, je nous revois, au TCE quand s'ouvrent les grandes portes.

brigitte celerier a dit…

un bien bel endroit pour de bien belles choses, Pierre