samedi, avril 15, 2017

l'ordinaire et le mur

ciel dur sur la ville et air aimable
remplir un couffin (l'en peut plus le pauvre cher, l'ai vu en rentrant, vais avoir le plaisir de lui trouver un jeune frère) d'un gros savon de Marseille, d'un pot de pistou, d'un fromage, d'une bouteille de sirop d'anis, d'asperges et autres, de patates, et de deux poissons
mais pas cette petite famille.
Et puis rien, rien pour paumée du moins, alors merci aux cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com auxquels j'emprunte cette petite histoire que leur avais confiée
le mur
Les bruits avaient cessé depuis longtemps, détonations, fracas de chutes s'étaient éloignés. Il était oublié.
Il sentait le froid du sol de pierres humides le pénétrer, ou était-ce le froid qui venait de la vie vacillante en lui. Il regardait le mur, conscience ravivée, regard affuté.
Il regardait le mur et ses tranches, le vieux ciment gris et ses vagues comme une pauvre terre retournée, le reste d'enduit troué mais à peine sali, il le fixait mais, maintenant que la fièvre de la douleur qui avait projeté sur cette surface des grandes taches mouvantes, des lettres indéchiffrables, des volutes rouge sombre, s'était éloignée, le mur restait muet, ne lui renvoyait qu'ennui, inquiétude, refus.
Il rivait ses yeux sur un petit coin de la surface rugueuse, dans le désir de s'y enfoncer, annihiler, n'arrivant qu'à ressentir ce désir, et pour ne pas penser, faute de mieux, il appela à son souvenir tous les murs contemplés, peuplés, de sa vie
  • le mur de pierres sèches bordant le verger du grand-père qui n'appelait, ne permettait aucune image, mais qui était tout un monde de différences où son regard, assis, en suçant une tige d'herbe ou en levant les yeux de son livre, circulait, s'amusait
  • le mur morne du pensionnat d'un vert sans ton, sans teint, sans vie ni accroc, où il installait une plage ou l'orée d'un bois, et de là inventait des histoires héroïques ou paresseuses
  • le mur de briques sombres sur lequel s'ouvrait, par delà une petite épaisseur d'air qui était une courette, la fenêtre de son bureau, et sur la contemplation vide duquel il appuyait sa réflexion
  • le mur bleu très pâle de sa chambre d'hôpital qui était le cadre de vies, de paysages innombrables, de scènes de films imaginaires, avalant l'écran noir de la télévision pendue dans un coin
  • le mur de verre d'une salle d'attente d'aéroport qui laissait voir le tranquille affairement préparant un départ
  • tant de murs avant ce dernier, que la douleur brouillait parfois, et qui ne portait qu'une question sans réponse, celle de sa présence ici, de sa raison
Il sentait, et c'était douceur, l'assoupissement venir.
Un crépitement dans le silence, dehors, et un mouvement brusque qui lui fit tourner la tête, au prix d'une grimace, vers une silhouette qui se ruait par l'effondrement du mur, à sa droite. Une silhouette jeune, une femme haletante se jetant brusquement à terre juste à côté de lui, heurtant sa cuisse au niveau du garrot. Il a crié, hurlé presque et elle a sursauté, semblé découvrir sa présence, posé sa main sur cette bouche béante sur la clameur, et à travers cette main il a senti les pulsations affolées de son coeur, en harmonie un peu décalée avec le sien.
Ils restent ainsi un long moment, et puis comme le silence à l'extérieur se prolonge, elle enlève sa main, elle le regarde, le tâte, semble chercher, effrayée, ce qu'elle peut faire, constater qu'elle ne peut rien... et elle parle, elle l'interroge et bien entendu il ne comprend rien. Il le lui dit, il veut la calmer. Elle ne comprend rien non plus mais elle se détend un peu. Et pendant un moment ils échangent ainsi de longues phrases incompréhensibles, se réchauffant chacun dans la voix de l'autre. Elle lui prend la main. Ils attendent.

7 commentaires:

Claudine a dit…

Beau texte dur

Dominique Hasselmann@orange.fr a dit…

Les murs murent ou se dressent : mur de l'Atlantique, mur de Berlin, mur du Mexique (?)... Chacun vit derrière des murs, comme en prison (sauf peut-être en camping ?).

"Le mur de l'indifférence" n'a pas encore été abattu !

brigitte celerier a dit…

il n'y a que les murs des villes pour lesquelles on se bat qui le sont
(et puis les murs des logements qui font honte aux municipalités)

jeandler a dit…

Les murs ne sont faits que pour être abattus.

brigitte celerier a dit…

l'ancienne étudiante en archi et la gérante disent chic du boulot ! (sourire)

Godart a dit…

Chemin faisant, du vestige d'un mur au vertige de l'amour ?

brigitte celerier a dit…

d'une fraternité au moins