samedi, août 19, 2017

Dans la joie de la chaude lumière songer à la douleur du monde

d'ombre en lumière
dans la chaleur naissante
cheminer matin
dans la pitié et l'effroi
pensant à Barcelone
Alors, je sais c'est du réchauffé, mais en souvenir d'un temps où j'ai plongé en moi à la recherche des traces de Barcelone, au delà de sa saveur devenue imprécise (en souvenir aussi de la gentillesse grande de Christophe Grossi http://deboitements.net/ avec lequel échangions, et de la reconnaissance pour les photos qu'il m'avait envoyées, reçues juste après que j'ai achevé les montages, finalement conservés puisque faits en écrivant) je suis partie à la recherche de nos vases communicants prenant appui sur la ville en mars 2013 https://brigetoun.blogspot.fr/2013/03/reflets-de-sant-jaume.html et bien sûr c'est une Barcelone très personnelle qui se trouve évoquée, mais elle est à l'image de mon rapport à elle...
Suis-je allée à Barcelone ?
Tu es allée à Barcelone
Je croyais que j'avais pris des photos, en noir et blanc, avec un vieil appareil, mais ne les trouve plus.
Tu les as jetées, c'étaient des souvenirs d'idées de photos (alors j'en ai prélevé sur http://www.tripadvisor.fr/LocationPhotos-g187497-w58-Barcelona_Catalonia.html et http://www.beglob.com/barcelone-espagne et les ai martyrisées pour me les approprier)

j'ai gardé ces mots : j'aime Barcelone, comme une vérité, perdue dans une brume
Tu te souviens pourtant, l'hôtel Colon, le grand hall, qui n'a plus que cette taille dans ta mémoire, le bataillon de vieillards en uniforme, assortis à son âge – et tu étais honteuse, sans le montrer, de laisser porter cette valise qui te semblait si lourde – le grand ascenseur dans sa dentelle métallique – je me demande si ce n'est pas une invention, - peut-être mais je veux y croire.
Tu te souviens pourtant - la grande chambre, les fenêtres, ou porte-fenêtres tu ne sais plus, ouvrant sur la cathédrale.
Tu te souviens - les voûtes, le choeur et les stalles, l'élégance parisienne des sculptures du monument de Sainte Eulalie. Tu te souviens surtout que tu es restée un temps, arrêtée, dans le cloître – tu as toujours aimé les cloîtres – et qu'il y avait un petit musée dans une salle, à côté.
Tu te souviens que tu as aimé les traces de Rome, tu te souviens – cela s'éveille lentement, affleure – d'une salle du musée Marès, d'un bas-relief aux formes rondes et douces au milieu de bois rudes aux peintures déteintes. (et il y avait aussi, dans un autre quartier la richesse de ce musée, où après les fresques, les christs, tu étais tombée sur une exposition de toiles modernistes - ta surprise amusée en constatant que, sur les grands panneaux explicatifs, tu comprenais plus aisément le texte catalan que le castillan que tu as soit-disant appris)
Tu te souviens des rues, des hautes façades de belles pierres, autour de la cathédrale et du palais de la Généralité, d'une belle place.
Tu te souviens que tu aimais les petites rues, où tu souriais, te sentant chez toi, où tu ne t'arrêtais pas parce que ce n'était pas le cas.
Tu émergeais brusquement sur les ramblas, et tu te souviens que c'était joyeux.
Tu te souviens de la noblesse un peu provinciale de la place Reial, des affiches sur la façade du Liceu.
Tu te souviens surtout de tes flâneries sous les voûtes métalliques, dans l'abondance des fruits, légumes, viandes, poissons du Mercat de la Boqueria – tu achetais une petite salade, des tomates parfois, pour tes dîners dans ta chambre, avec une boite de thon
Tu te souviens que tu sortais vers minuit, et que tu savourais, distraite, concentrée sur ton plaisir simple, une crème catalane dans un bar trop éclairé – un décor froid de molesquine et formica – en regardant la nuit derrière les grandes vitres, et cette rue que tu suivais, le matin, pour une pause dans le parc de la Citadelle, près de l'amical squelette métallique de l'Umbracle.
dans mon souvenir il n'y a pas d'humains, aucun visage même flou, aucune rencontre.. je crois que j'étais trop triste, ou fatiguée, si triste.
Tu ne tolérais pas les gens attablés aux cafés ou dans les restaurants, les oisifs.. Tu n'as pas aimé la Diagonale, le passeig de Gràcia, ou plutôt tu n'as pas aimé y être, comme sur les Champs Elysées, malgré les façades des Casas. Tu t'es arrêtée un moment devant la Sagrada Familia, mais tu étais trop absente pour la voir.
Tu aimais flotter au milieu de corps actifs, comme un truc étranger et invisible.
je me souviens que je suis allée à Barcelone, et qu'il me semble que c'était bien.. mais je croyais que c'était il y a plus de quarante ans
Tu es allée à Barcelone un an avant les jeux olympiques, il y a donc vingt deux ans – et tu t'es perdue dans les routes en travaux sur la colline de Montjuic.
Tu es dans une tranchée, entre deux pentes raides de terre remuée, tu ne sais pas comment en sortir, tu as un peu peur des machines qui dorment, qui pourraient s'éveiller, te coincer.
Tu es assise sur le sol, tu masses tes chevilles, je crois, tu regardes au dessus de toi la barre du pavillon de Mies Van der Rohe, tu te sens en sécurité, comme si tu étais assise devant une revue d'architecture, à la BPI.
Tu as marché, tu as été fascinée par le palais de la Musique, bijou étrange, et par la conque tordue du plafond en haut de la maison que Gaudi a construit pour la famille Güell – tu as passé de longs moments, dans un sourire ravi, dans une admiration joyeuse, au musée Miro.
Tu te souviens vaguement du sourire, des gestes d'accueil aimables, d'une galeriste... et des oeuvres de jeunesse, un peu boueuses, de Picasso, de ses dessins du Paris fin de siècle aussi (l'avant-dernier, je ne me résigne toujours pas à penser que mon siècle est fini), dans le merveilleux musée aux pierres anciennes (il est toujours bien logé)
Tu te souviens de cette boutique vêtue de bois, aussi douce qu'une armoire ancienne, près d'une belle église gothique, et d'y avoir acheté, pour ton plaisir, une plaque de chocolat si noir et épais que tu as eu du mal à la casser, et les turons que tu devais ramener aux secrétaires parce qu'elles s'y attendaient.
Tu te souviens du port, du peu que tu en as vu. Tu te souviens que le soleil était superbe, qu'il se déployait, que tu étais bien.
Tu te souviens que tu as erré, un long moment, sous les voûtes du Musée maritime, et que tu croyais tenir la main de ton père, écouter ses commentaires.. tu te souviens que tu as choisi la photo du bateau le plus humble possible, l'équivalent catalan d'une tartane, pour la lui envoyer.
Tu te souviens que tu as cru être là presque en communion avec la force de la ville. Tu as su que Barcelone est ancienne, puissante, orgueilleuse, vivante, richement bourgeoise et industrielle aussi – je n'ai pu que flotter, un instant, à sa surface, j'étais trop fatiguée et seule pour elle à cette époque..
post-scriptum de 2017 n'empêche qu'elle m'est restée comme un parfum, une force, une admiration où se couler en petite chose
les belles photos de Christophe Grossi
Je pouvais pleinement être dans cette seule pitié, débarrassée de l'exaspération qui m'était venue – avec une petite honte en même temps, parce que eux, leur peur et les traces qu'ils en porteront, secrètement, étaient à mille lieux de cela – en entendant les refrains habituels, politiques parlant de l'attaque à NOS Valeurs, les journalistes s'interrogeant sur les raisons pour lesquels Barcelone, comme Londres, Berlin – en gros se limitaient à cela – étaient spécialement visés, exaspération qui m'avait fait rechercher quel était le bilan, la géographie, des attaques djadistes et trouvant, pour en rester à cette seule année 2017, cette liste qui semble prouver que ces valeurs attaquées n'ont rien de spécifiquement européennes, et sont, simplement, bellement, le désir de vivre (avec ce que cela entraîne de jouissance, joies, intelligence, amitié, amour etc...) https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_d%27attaques_terroristes_islamistes#2017
et puis, dans l'après-midi, pour avoir un autre regard sur le monde, juste un peu autre, ai regardé un moment africanews https://youtu.be/NRZPYa2dQBk

11 commentaires:

mémoire du silence a dit…

J'aime cette ville de tout mon coeur, ses couleurs, ses odeurs, ses bruits, ses silences, sa VIE, ses excès, sa joie, sa générosité ... et aussi son arrogance
j'aime cette ville pour ce que j'y ai vécu, pour ceux que j'aime là-bas : los primos y los amigos ...
mon fils y était avec ses amis le WE dernier ils descendaient La Rambla à pied, ils sont quelque part en Espagne ... la vie est là aussi ...

merci Brigitte pour ce partage qui m'émeut beaucoup

Claudine a dit…

Ce sont des journalistes libanais que je suis.
Ma fille souhaite visiter Barcelone dès qu'elle aura 18 ans… seule

Dominique Hasselmann a dit…

ramblas... on y marchait sans imaginer qu'un jour...

très durassien, votre texte...

brigitte celerier a dit…

Dominique, m'en rend compte parce que vous le dites... au moins influence, me demande ce que je lisais à l'époque

Marie-christine Grimard a dit…

Merci pour ce bel hommage prémonitoire

brigitte celerier a dit…

oh Dieu non ! aucune prémonition là dedans; ne souhaitais pas que la douleur frappe à nouveau les catalans (Barcelone comme beaucoup de ville en avait déjà eu sa part, et plus que d'autres à une époque pas si lointaine, du moins à mon échelle)

Arlette A a dit…

Beau souvenir émouvant au regard de l'actualité je ne connais pas mais cela est un écho très fort aux amis aux autres lieux Merci

brigitte celerier a dit…

mis un sacré bout de temps pour le repêcher

jeandler a dit…

Quand on a aimé, c'est pour toujours.

mémoire du silence a dit…

oui moi aussi en vous lisant cette nuit j'ai aussi pensé à Duras et à "Hiroshima mon amour" j'ai aimé cette réminiscence qui en a ajouté à mon chagrin
encore merci
que l'amour nous porte dans l'amour de l'autre, des autres et de la différence ... la terreur ne doit pas nous immerger dans la haine, le chagrin nous lave de tout cela
merci encore oui.

brigitte celerier a dit…

merci