mardi, juin 19, 2018

Paresse estivale

matin
le vent souffle haut
les masses feuilles dansent
claquent les toiles
après-midi dans la cour
un ciel irradié
rouge sous les paupières
douceur des ombres
et comme l'atelier de François Bon sur le Tiers.livre http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3608 a atteint le numéro 10, comme suis paresseuse, avant d'aller lire les dernières propositions publiées (devenons nombreux à participer, avec des textes de longueurs variables) je reprends, sous cette image d'une fenêtre rencontrée ce matin (qui bien entendu ne ressemble pas vraiment à la fenêtre qui ouvre en tournant ce coin de rue puisqu'elle n'existe pas, pas plus que le coin de rue, pas plus que le bourg et la ville, du moins pas tout à fait, je reprends mes réponses à trois propositions (les deux suivantes viendront demain, êtes prévenus)
Il a fait quelques pas dans la petite rue, les yeux sur la verdure là-bas, tout au bout, quelques pas alentis par un doute. Il n'avait pas compris, on ne lui avait pas dit, que la médiathèque Beckett (il a murmuré pour le plaisir médiathèque Beckett, en faisant claquet les «ke») était entourée d'un jardin, ou d'une esplanade boisée... Il doutait même, malgré le clin d'oeil du soleil sur la vitre, que cette rue soit la bonne... butait autrefois sur les maisons d'une rue transversale. A tourné sur lui-même, cherchant, trouvant, sur la maison aux rideaux sales, à sa gauche, une plaque mentionnant carreiroun dou remoulinado – sentier du tourbillon... Un soulagement, un grand sourire qui réveillait l'étonnement ironique d'antan, et à pas lents, ses yeux glissant, attentifs, sur les deux rangées de façades, à la recherche de souvenirs, il a commencé à suivre la longue ligne droite que dessinait la rue vers ce brouillamini vert. Et cela revenait avec la même lenteur, une maison à sa gauche, un peu plus loin, une grille prétentieuse, un ami perdu, comment s'appelait-il déjà, Frédéric ou Vincent, le fils de Monsieur Roux le coiffeur de la place aux herbes, devant l'église – non, Vincent, c'était le petit maigrichon aux belles agates, le père Vinachier, le restaurateur de la grande place devant la gare, avait de l'argent – ... il devait y avoir, un peu après, mais ne le reconnaissait pas... ralentissement, hésitation à nouveau, négligée... l'immeuble où habitaient les filles Ricordi, le sourire des yeux de Mariette. Oui, bien sûr – un mouvement de triomphe intérieur – la rue finissait alors face à cette vieille bâtisse ruinée qui avait gardé le nom d'hôtel du Roi René. C'était cela, il avait dû être racheté par la municipalité, détruit et dans le jardin qui le remplaçait on avait construit la petite médiathèque de quartier... Oui, sûrement, c'était le bon chemin et son pas est devenu plus rapide. Restait, rodant sous l'attente de la rencontre au devant de laquelle se pressait, la trace de ces histoires, ces légendes sur les maisons du début de la rue, la recherche du nom des habitants de la bâtisse aux rideaux sales.
#7 – là tout auprès mais https://youtu.be/Yi4tKeAzsho
L'île proche, face à la ville, un portail croulant, quelques roseaux au bord d'un ancien bras du fleuve canalisé, quelques vieux ceps dans une vigne envahie d'herbes, et, dans un fouillis broussailleux, une petite clairière et la grande demeure noble, sa carcasse résistant à la dévastation, les parquets dégradés, un grand trou dans un mur là où il y avait eu sans doute une cheminée de marbre et puis eux, surtout, qui en avaient fait leur domaine secret, Mariette Ricordi et sa petite soeur, les garçons, leur groupe, ces images se superposaient aux maisons et immeubles de la petite rue pendant qu'il avançait lentement vers ce rendez-vous qui l'ennuyait de plus en plus – lui semblait absurde soudain ce besoin de s'engager, cette honte de la vacance dans laquelle il se complaisait depuis son arrivée dans cette ville où il ne connaissait plus personne – et réveillaient le souvenir de ces deux années de découvertes, de rires, de projets, d'amitié, la fin de son, de leur adolescence, il y avait si longtemps, peut-être la raison, il le réalisait, du choix de cette ville pour trancher avec sa vie d'adulte... Il avait cessé de guetter des yeux une trace de la maison des soeurs Ricordi, il se souvenait de sa recherche du domaine perdu, quelques mois après son arrivée et de la haie tressée, du portail si merveilleusement vieilli, de la plaque discrète, sur lesquels il avait buté, de cette découverte, furtivement navrée, en cherchant sur le web : leur royaume était devenu restaurant discrètement luxueux avec chambres d'hôtes charmantes, un endroit délicieux, qui savait si parfaitement préserver le caractère de la région, selon ce qu'annonçait le site, juste avant d'afficher les prix qui le mettaient hors d'atteinte des actuels habitants de ladite région, ou du moins de la plupart d'entre eux.

Il avançait, et sous l'idée du domaine perdu qui, au rythme de ses pas, avait pris la place de ce rendez-vous vers lequel il allait, se glissait vaguement la conscience de l'accumulation lente des couches grises qui, depuis le matin, jouaient à se rapprocher, se superposer, s'écarter pour filtrer le soleil ou, parfois, laisser passer de francs ruisseaux de lumière comme celui qui, tout à l'heure, avait frappé la vitre entre les feuilles. Peu à peu les nuages s'étaient amassés, et le brouillard vert des arbres au bout de la rue était maintenant dominé par une colline sombre sous-tendue par un rayon doré. La lumière s'était faite morne jusqu'à mourir et au moment où il levait les yeux une goutte, seule, grosse et lente, est venue s'écraser sur sa main, suivie d'une seconde sur la manche de sa veste de toile bleue, puis d'autres, de plus en plus serrées. Il a regardé la rue qui filait toute droite entre les portails et les portes fermés, a hâté le pas vers un jardin un peu plus grand, à deux cents mètres environ sur sa gauche, et le micocoulier qui sortait de la limite assignée pour installer, au dessus de la bande de pierres constituant trottoir, un petit abri freinant les gouttes qui maintenant se pressaient. Il est resté là un moment, sa grimace instinctive se muant en sourire pour aller avec la musique de l'eau sur les feuilles, l'amorce de petit ruisseau qui suivait une pente, presqu'imperceptible jusqu'alors, vers un perron dégradé de l'autre côté de la rue, et puis comme faiblissait l'intensité de l'averse, il est reparti, se sentant absurdement jeune, dansant presque d'un plaisir animal, cherchant à retrouver l'air de singing in the rain, avec un manque d'originalité qui le réjouissait.

9 commentaires:

casabotha a dit…

Ciel en lice

Dominique Hasselmann a dit…

Beau travail... Il faudrait que je m'y remette (j'ai arrêté au cinq)...

brigitte celerier a dit…

pas certaine que ce soit du beau travail (et la suite; surtout le 10, est pleine d'afféteries, et d'afféteries qui me correspondent passablement)
mai oui…. ne pas en rester au 5 s'il vous plait

Marie-christine Grimard a dit…

Triple plaisir à relire !

brigitte celerier a dit…

même chose pour moi chez vous

Arlette A a dit…

Et dans ses lectures vagabondes il y a souvent un écho de choses vues ou imaginées
Oui beau travail j'aime beaucoup Merci

brigitte celerier a dit…

oh merci Arlette, me remonte un peu le moral… suis perdue (enfin j'ai une veine injuste, suis un peu surclassée dans les vues) au milieu de gens qui pensent, qui écrivent vraiment ou qui le veulent, et mois on va sentir de plus en plus que sais pas très bien où ça va mon histoire…. le il non plus le sait pas d'ailleurs… j'essaie simplement de répondre aux thèmes (et pour le 7 : le lieu interdit, c'est assez rare sourire)
découvre des frères et soeurs en humilité, trouve que certains devrait être poussés.. suis cinq avec admiration, suis rebutée par trois ou quatre écritures dont un très très long (mis il y a surtout Pierre Ménard et Christine Jeanney, là c'est plaisir)
et ça me bouffe tout mon temps… alors en juillet vais pas pouvoir

Laura-Solange a dit…

J'ai relu avec grand plaisir! J'essaie de combler mon retard; il me reste deux textes à faire d'ici la prochaine salve!

brigitte celerier a dit…

aurai plaisir à découvrir (en fraternité)