jeudi, juillet 05, 2018

La notion d'obstacle à l'atelier d'été du tiers livre et Avignon – 2

Restait là, sans notion du temps, regardait la rue, regardait le fond de sa tasse que salissait un reste de café, pensait furtivement à ce qui l'entourait, pensait vaguement, en refusant résolument de s'y attarder, à ce qu'il devrait faire des heures à venir, laissait venir des instants de son cheminement abandonné vers son rendez-vous, de sa redécouverte de la petite rue, mêlant comme toujours les différents niveaux, temps, sujets. Conscient – ne se guérirait jamais – de sa façon de flotter un peu à la surface du monde, de rester figé, profondément attentif jusqu'à se perdre dans un détail, de pousser la curiosité jusqu'au besoin de s'approprier ou de se fondre dans une image, un instant, mais d'effleurer ou d'ignorer ce qui aurait dû avoir de l'importance, ce regard sur les choses qui, lorsque le reflet dans la vitre lui avait rendu son ancienne familiarité avec la rue des foins – dont il avait depuis longtemps oublié le nom –, l'avait amené, insensiblement, à repousser dans une inconsistance futile ce qui était son but au départ... et tiens, oui, il y avait cette incapacité à retenir certains noms qui avaient eu de l'importance, incapacité qui lui faisait frôler l'impolitesse. Par exemple tout à l'heure, il était entré dans la boutique, persuadé du plaisir de retrouver, vieillie, la famille qui la tenait, pensant j'entre chez les Roques, mais après que la recherche du vernis ait fait revenir le chantier du Palyvestre, après son arrêt devant une éponge naturelle en écoutant le dialogue sur les vertus du bicarbonate de soude qui lui avait rappelé une amie qui en prônait l'utilisation comme celle des châtaignes qu'elle posait sur le sol des chambres de sa grande maison pour faire fuir les araignées, il avait en sortant, désireux d'être aimable, salué la marchande d'un «merci et au revoir Madame Roux», réalisant son erreur trop tard... espérant que sa voix s'était noyée dans les conversations, se consolant par l'idée que cette incapacité à retenir les noms était une tradition familiale.
Mais ce qui était bien de lui c'était la curiosité qui l'avait poussé à chercher à voir la femme qui chantait, la curiosité qui faisait qu'il y pensait encore, qu'il avait envie de vérifier si vraiment elle était si laide, de trouver l'accord entre cette voix et ce visage, de goûter sa cuisine, d'en arriver au moment où la générosité qu'il lui attribuait à cause de sa voix et du parfum de son café lui rendrait évidente sa beauté. Peut-être même de savoir si elle était amie avec sa voisine rieuse au chien consciencieusement aboyeur. Seulement, bien sûr, il savait d'avance que rentrer dans sa familiarité entraînerait presque certainement un désir de fuite, comme lorsqu'il avait pris bien soin de ne pas remarquer la blonde qui l'examinait tout à l'heure, à demi-cachée la pauvre, et qu'il avait bien reconnue pour l'avoir croisée dans l'escalier des Isnard, agacé par ce que cet examen laissait deviner de curiosité, de désir peut-être de rencontres futures, d'intrusions.. ce qui l'avait conduit, pour s'en libérer, pour la libérer aussi elle-même de cette posture un peu ridicule derrière son buisson, à entrer dans le café. Pourtant cette voix et ce visage restaient en lui comme un manque.
Restait aussi la disparition de l'immeuble des Ricordi, ou sa possible disparition, qui ne correspondait pas au projet de rue menant au lotissement que voulait créer son père, puisque la ligne des maisons, façades, jardins ne s'interrompait pas, restait qu'il n'avait pas su découvrir en quoi, exactement, la rue des foins, les maisons qui la bornaient s'étaient métamorphosées, et d'une façon générale son acceptation des modifications, conservations, détournements des rues, des bâtiments, boutiques, sauf peut-être pour le «mobilier urbain», de la ville qui, même si elle était un peu engluée dans son côté dans son patrimonial, parce que c'était sa richesse (sa charge aussi parce qu'elle était maintenant plutôt pauvre), parce que surtout ses habitants y étaient attachés, était vivante et avait subi bien des modifications, des restaurations plus ou moins réussies. Et une fois encore il s'est reproché de ne pas prendre le temps d'étudier son histoire pendant les trente dernières années.
Ma réponse à la proposition 17 de l'atelier d'été de François Bon https://youtu.be/knk4eQ_OdQw – jusqu’ici, le narrateur n’a jamais interagi avec le réel dont il fait récit: et si on retrouvait trois épines, fissures, cassures, événements hors de sa volonté propre, trois fois où ce réel a littéralement fait obstacle au narrateur? –- une autre manière alors d’entrer en rapport avec le fragment de ville à la source du récit
l'ensemble, classé par auteur, des contributions à l'atelier : http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article211
quittant la ville qui n'existe pas, dans ma ville à moi, m'en suis allée matin, sous un ciel imperturbablement bleu (hé mon cher tu n'as plus qu'un jour pour te décider à pleurer sans rencontrer mon courroux)
surprise un instant (d'ordinaire l'affichage, de moins en moins sauvage, du moins on le voudrait, en fait dont on tente d'encadrer la sauvagerie, n'est autorisé que la veille à partir de douze heures et on assiste, en plein cagna, à la galopade pour les meilleures places) de trouver la rue en parure festivalière, parure encore fraîche – si ce n'est que certains n'ont pas encore compris que la ville mérite parfois avec conviction une des étymologie supposée de son nom c'est à dire «ville du vent» et qu'il est plus prudent de fixer les cartons en haut ET en bas – En fait cette année la municipalité a eu la bonne idée pour éviter insolations et épuisements de l'autoriser depuis la nuit de l'avant-veille.
Avignon s'éveillait, s'offrait même, intra muros – sur les ponts c'est, je crois, toute l'année aux heures de pointe – des embouteillages, et parmi les gens traînant valises certains y ajoutent gros sacs et différents bidules étranges qui laissent supposer qu'ils ne sont pas uniquement touristes et spécialistes (en attendant les plots qui nous servent de sièges précaires sont inutilisables, sourire - et les jeunes femmes portant la grande veuve - Alma Mahler - ont confirmé mon envie encore vague de trouver temps d'y assister)
Quant à l'opéra il connaît enfin, après un an de sommeil, les outrages destinés à l'embellir ou au moins le rafraîchir... nous nous sommes amusés avec un ouvrier à un dialogue mélangeant les années et les notions de mesure du temps... pour conclure en riant qu'il semble hautement improbable que la ré-ouverture ait lieu en 19...

Quant à moi j'entre tout doux dans la préparation finale au changement de rythme, et tente de n'avoir plus guère de tâches domestiques à accomplir pendant une dizaine de jours à partir de vendredi

6 commentaires:

casabotha a dit…

Sans notion de beaucoup de choses mais pas sans conscience du ciel

brigitte celerier a dit…

ben il est au dessus de moi et il conditionne ma journée au moins en partie, comme pour tout le monde

Claudine a dit…

Texte très beau et beaux préparatifs, on croise les doigts

brigitte celerier a dit…

le stess a commencé ce matin… secouer les épaules, le refuser… vais me faire absente mais sachez que serai un peu frustrée de l'être

Dominique Hasselmann a dit…

L'avant-scène se met en place... Bientôt les trois coups...

brigitte celerier a dit…

demain les 3 coups avec pour moi Rimbaud dans une petite chapelle (off) la parade du off et la cour d'honneur avec Sénèque