commentaires

désolée, Paumée se veut à l'abri, sauf quand un acte fait déborder le vase, des allusions à la politique ambiante.. et si je suis reconnaissante aux envies de commenter je vous demande de me pardonner de rétablir la modération

vendredi, décembre 21, 2018

La ville dans la brume, Brigetoun chez tiers.livre éditeur

M'en suis allée matin à la recherche d'un cadeau tardif puis à la poste pour l'envoyer, me gourmandant pour ce retard, pensant au choix pas si facile, ne prêtant attention qu'à cela et au fonctionnement extrêmement flou de carcasse, jusqu'à prendre conscience que cet état tenait beaucoup au flou qui baignait la ville (me suis sentie nettement mieux)
En paresse extrême ai passé le reste du jour entre débat très très borné sur les «mesures d'urgence» et la lecture de quelques uns des quatre-vingt textes (écrits en clôture de l'atelier d'été de François Bon, en lien plus ou moins directs avec les propositions précédentes http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4779) Je vous parlerai d'une autre nuit https://www.amazon.fr/gp/product/1791361986/ref=as_li_tl?ie=UTF8&camp=1642&creative=6746&creativeASIN=1791361986&linkCode=as2&tag=letierslivre-21&linkId=22e2b404ea91f4f478c2a6008e037b10 (502 pages)
et non moins paresseusement, mais narcissiquement et bien trop longuement, je reprends ici le 15ème signé Brigitte Célérier

Lorsque le soir tombait, lorsque la ville se repliait sur la paix des longues soirées, il marchait lentement, au crépuscule, suivant les remparts, dans le lent évanouissement de la chaleur du jour, la fraîcheur humide qui montait du fleuve, les odeurs qui s'éveillaient. Jusqu'à ce que s'installe la nuit sur les rues désertées qu'il regagnait alors, faisant sonner ses pas, comme une minuscule effraction, sur les dalles, d'un îlot de vie (restaurant, boite, sortie de spectacle ou petit commerce) à l'autre, savourant le calme serein des pierres après la crispation joyeuse de l'été, et trouvant, à le fêler un peu, une miette de puissance, la preuve de sa propre existence dans le soir de cette ville. Et puis s'en revenait à pas lents, que maintenant il voulait légers, s'appliquant au silence, les yeux à l'affut d'un détail doré par le halo d'une des rares lanternes économiques, pour s'asseoir avec un livre devant sa fenêtre ouverte sur la nuit. Des longues journées prisonnières du travail et des rencontres raides pendant toutes ses années parisiennes, quand sa vie commençait bien après la tombée de la nuit, il avait gardé des horaire décalés et le goût de ces heures lentes, accueillant toujours, inconsciemment le déclin, la fin du jour comme l'entrée dans un monde où se blottir, laisser tomber comme un manteau les regards, les volontés des autres, se réveiller devant une page blanche et qu'il n'en fasse absolument rien n'avait aucune importance. La nuit était son amie, avec seulement lorsque, moins souvent maintenant qu'il n'avait plus besoin de ce temps pour les travaux, personnels ou non, que la presse du bureau ne lui laissait pas loisir de faire comme il l'entendait, il la prolongeait jusque là, le franchissement de l'heure blanche, vers trois heures du matin, quand la fatigue pèse soudain lourdement sur les muscles, quand les yeux tombent, se troublent, quand une petite douleur refoulée revient comme une flèche, avant le plaisir, si, rarement, de plus en plus rarement, il franchissait ce seuil, de cette langueur où dansait un reste de lucidité, de l'importance, l'évidence prise par des détails d'ordinaire inaperçus, cette sensation trompeuse mais délicieuse d'être entré dans l'envers du monde quotidien. Et puis il y avait, maintenant, l'âge venant, et ses journées étant plus libres, moins pesantes, les nuits où il se glissait plus tôt, vers deux heures, dans la douceur de ses draps et le réveil un peu avant l'aube dans un monde neuf, encore dans les limbes, les volets ouverts sur le froid un peu humide, parfois un bruit, mais adouci par la distance comme par une crainte de déranger l'air, un sourire, avant que, recouché il se rendorme aussitôt. Ce matin là pourtant, aux toutes petites heures, bien avant ce moment, c'est la longue plainte du vent qui l'a réveillé, insistante comme un appel auquel, sa volonté raisonneuse encore endormie, il a cédé. S'est habillé sommairement, enveloppé d'un manteau, est descendu. La colère du vent l'a empoigné sur le seuil. Il s'est laissé porter comme un fétu, suivant les remous de l'air qui se ruait, enserré entre les deux parois de pierres de la rue, par cet orchestre géant dans la nuit, d'un brouillard lumineux à l'autre, s'est jeté dans la brèche d'une rue transversale pour y reprendre souffle en écoutant la phrase claire et puissante d'une troupe de violons emportés dans le ciel sombre, phrase ponctuée par les claquements désordonnés d'une bâche, a continué son jeu, perdu dans cet opéra, dépassé par les notes aiguës et pressées d'une boite métallique. Il a débouché sur la grande place avançant dans un calme mouvant sous la grande houle des platanes, masse sombre dansant lentement contre le noir profond du ciel, cachant et dévoilant une tour illuminée, et il y avait des pauses, des presque silences, de brusques reprises, la complexité d'une musique dont il se régalait. Il frissonnait un peu. Est redescendu, penché en avant pour forcer le vent, salué par les premières fenêtres qui s'éveillaient, arrêté parfois par un recrudescence du souffle, relâché brusquement... et il chancelait un moment, se reprenait en quelques pas dansés. A retrouvé sa rue. Depuis sa fenêtre a cru saisir le début de la lente montée de la lumière. S'est recouché, s'est réveillé en retard.  

6 commentaires:

Claudine a dit…

Magnifique texte

Brigetoun a dit…

les deux premiers (longs, et pour un très long) qui ouvrent le livre sont, eux, vraiment beaux

fbon a dit…

très fier de l'aventure partagée !

Brigetoun a dit…

une masse de lectures... (et ça recommence !)

Dominique Hasselmann a dit…

photo, musique et littérature : bel ensemble... :-)

Brigetoun a dit…

ne me flattez pas (sourire) mais merci