lundi, mars 30, 2020

Journal du C force 3 – 14 – tenter

l'ombre d'un laurier
danse là où le soleil
embrasse le mur
et sagement ce fut mon seul regard sur l'extérieur... me suis, matin, pendant que séchaient mes cheveux, résolue enfin à tenter, vaille que vaille, petitement, à répondre à la 8ème proposition de François Bon pour l'atelier d'hiver du tiers.livre et https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4441 et je reprends ma contribution (passant outre à cette fois encore à ma petite hésitation devant le risque d'indécence en précisant qu'il ne s'agit pas là d'un reflet exact de la réalité,) au #5 rencontre https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4883 et https://youtu.be/RNNfxIwX6LU
Dans un groupe
Il est arrivé en louvoyant un peu – plus petit que les maliens qui me font penser à de fines branches, visage qui est trop marqué pour sembler jeune – et nous a rejoint, moi et le groupe des garçons qui nous découvrions et découvrions comment travailler ou aborder l'idée de travailler, lui le plus récent, venant avec hésitation ou discrétion s'incorporer au groupe hétérogène de jeunes, arrivés depuis plus ou moins longtemps, qui s'apprennent aussi, au moins superficiellement, et le gentil pitre, un des plus anciens, salue en lui l'ivoirien, dit son prénom que j'ai mal compris et que j'écorche – dans les yeux timides passe, si rapidement que n'en suis pas certaine, un éclair d'humour – et comme, avec de petits rires en guise de secours, chacun à son tour avait tenté, ânonnant ou avec plus ou moins d'aisance, de lire quelques mots d'un manuel pour enfants de CP je ne sais combien, ou de répondre à une question – leurs gorges, leurs bouches ne peuvent se faire à certains sons – je lui tends le livre, il lit sans trace d'accent, passe dans ses yeux ensuite un sourire d'intelligence et dans la façon dont il a prononcé ces mots gentiment insipides une compréhension rieuse. Les garçons s'égaillent, il reste, nous parlons un peu, je le regarde légèrement de biais – que mes yeux ne pèsent pas –, je tente de l'interroger sans trop insister, il répond en regardant la terre pierreuse de la cour et puis, juste un peu plus bas «je veux être architecte» et d'instinct, je m'exclame, il relève la tête avec une grimace souriante, je lui dis mon ambition à son âge, je tente de le préparer au renoncement probable, mais aussi à la possible évolution du rêve, il insiste, dessine presque dans l'air, nos phrases se font courtes, vives, amicales, il soutient que l'on ne doit pas se minimiser, je l'encourage...
Dans les petits cours qui s'instaurent en fin de matinée, peu à peu le groupe diminue, au fur et à mesure des scolarisations, et je sens, en lui, en un autre, le dépit souterrain d'être ramenés à un niveau qui n'est manifestement pas le leur... il en fait une petite comédie, hésitant, faisant semblant de se tromper, avec assez de gentillesse pour ne jamais être blessant, guidant aussi les plus faibles en passant... rituellement aussi, lui ou un autre, tentent de m'apprendre un mot de bambara, et nous rions. Ma grande crainte qui m'empêche de m'engager à être toujours disponible s'efface et je lui propose d'être sa référente. Il accepte, fait quelques pas, et puis revient avec ma canne et me dis que non ce serait trop pour moi... j'encaisse... Il ajoute «si tu veux bien, tu peux être ma grand-mère.».
Je choisis d'être de permanence le lendemain du jour où il a subi l'évaluation de l'Education Nationale, et je rencontre en arrivant la lumineuse responsable de la scolarité qui m'annonce qu'il n'est pas orienté vers un lycée professionnel et inscrit en troisième. Je passe la tête dans la cuisine des familles pour un salut, il est de dos devant une des cuisinières ; je roucoule avec un bébé ; je plaisante avec sa mère ; il se retourne, casserole en main ; je dis mon plaisir, le félicite ; il me répond «mais tu n'as pas goûté» et ses yeux rient dans un visage qui a retrouvé les seize ans que nous avons fêté il y a quelques jours.
Les mois ont passé, il m'a annoncé un jour qu'il avait trouvé un professeur de français formidable ; il me parle de l'exposé qu'il doit préparer, portant sur la tragédie ; nous sommes dans la cour de derrière, je caresse le platane et je me lance ravie dans un petit résumé de ce qui me vient à l'idée ; il pose quelques questions ; il me raccompagne et repart avec deux livres sur l'histoire du théâtre ; quelques jours plus tard, dans la salle vouée aux devoirs et études, pendant que je m'escrimais avec un très débutant, passablement éveillé, sénégalais au visage enfantin porté par un grand corps, sur les petits pièges que pose cette sacrée langue notre (je les découvre avec eux) en écoutant par bribes, avec un brin de mauvaise conscience, sa lecture du premier jet de son introduction et les réflexions, approbations, conseils de la jeune «très bonne professeur de français» ; ils parlent avec vivacité des trois grands grecs, choisissent – là c'est elle qui l'oriente – deux pièces pour chacun d'eux etc... Ils sont toujours devant la tablette du garçon, cherchant des illustrations, quand mon élève du jour boucle son sac pour regagner sa chambre d'hôtel et je ne peux m'empêcher de m'approcher de leur table, d'approuver une photo, de parler des masques du Musée lapidaire et nous nous lançons toutes deux sur Dionysos – il écoute, pose quelques questiuons –, continuons avec le début de «la Naissance de la Tragédie» jusqu'à ce qu'il rappelle sa présence en me promettant, gentille façon de me renvoyer, «je te montrerai».
Les mois passant, les jeunes l'ont désigné pour les représenter à l'une de nos réunions hebdomadaires de bénévoles, et ce soir là les discussions, portant sur l'accès de personnes extérieures aux chambres des familles, aux dortoirs, et sur la nécessité de ne pas dépasser le nombre d'habitants tel qu'il avait été décidé à l'origine, puis presque doublé, étaient assez vives – juste à la limite de la courtoisie qui nous est nécessaire – entre les personnes qui se voulaient responsables et celles qui veillaient à la vie quotidienne et à l'accueil... Il écoutait, regardant ses pieds – comme moi l'irresponsable, comme surtout celle sur laquelle repose l'obligation de renvoyer, au matin, vers le désert glacé des rues, un garçon pour lequel on avait ouvert un lit d'appoint lors de son arrivée à l'orée de la nuit précédente, ce qu'elle fait d'ailleurs puisqu'il le faut bien – et quand il a été interpelé, après avoir bafouillé un peu, il a relevé les yeux, affermi sa voix et répondu en quelques phrases concises, habiles mais nourries d'une sensibilité discrète, qu'il comprenait, mais que c'était si difficile d'accompagner à la gare celui qui doit tenter sa chance plus loin, «de savoir qu'il dormira dehors, j'ai connu, je ne peux pas», et sa voix reprenant force «mais bien sûr vous avez raison», et hors de propos j'ai eu envie de prendre la parole et de lui dire «tu dois écrire».

14 commentaires:

Anonyme a dit…




Que c'est émouvant ! Quel talent !

Prenez soin de vous

Brigetoun a dit…

c'est très gentil
et prenez soin de vous

Arlette A a dit…

Au plus près de la vie Bravo

Brigetoun a dit…

trop gentille toi aussi Arlette

jeandler a dit…

Que nous reste-t-il sinon croiser les mots plutôt que les doigts en ces temps de silence ?

Brigetoun a dit…

et avec eux c'est un silence sans fin... me restent tous les mails de discussions entre bénévoles, que je lis en silence, incapable d'avoir un avis plus pertinent que d'autres

Claudine a dit…

que deviendront-ils tous après la longue apnée ?

Brigetoun a dit…

que deviendront ceux qui vont avoir 18 ans et qui cherchaient en urgence un stage pour se garnatir presque contre une ordonnance de quitter le territoire

Dominique Hasselmann a dit…

Oui, bravo encore pour votre engagement bénévole (le "service civique" du petit soldat Gabriel Attal, on n'en entend plus parler : ses troupes vont-elles servir, en ces moments, à quelque chose d'autre qu'à saluer le drapeau le matin comme à l'époque du maréchal Pétain ?).

Vu hier qu'au Portugal, le gouvernement avait régularisé tous les sans-papiers... Notre matamore Castaner ne doit pas avoir le temps de lire la presse, occupé sans doute à comptabiliser quotidiennement les PV à 135 euros, puis 200 euros en cas de récidive (en attendant les prisons qu'il s'agit de remplir d'un côté tandis qu'on cherche à les vider de l'autre).

Bonne journée !

Brigetoun a dit…

par contre le Préfet du Vaucluse, sans que l'on fasse du bruit pour ne pas choquer, éventuellement l'électorat xénophobe je suppose, s'intéresse aux règles de confinement à Rosmerta (auxquelles les bénévoles sont attachées avec interdiction de pénétrer sauf les six qui assurent un roulement, pour la sécurité des habitants et nous éviter des poursuites pour mise en danger) et a réquisitionné j ne sais quoi pour les migrants sans abris où l'in peut envoyer sans risque ceux qui sonnent à la porte

Godart a dit…

Beau texte qui traduit bien l'invisibilité des rapports humains. Au delà de toutes paroles, des échanges se font dans les regards, les silences, les gènes de part et d'autre et où la maladresse est une vertue car respectueuse.

Brigetoun a dit…

merci Godart

mémoire du silence a dit…

Une belle rencontre amoureuse entre ce laurier et ce mur ;-)

Brigetoun a dit…

ce sont de vieux amis