mercredi, août 04, 2021

Mon étourderie, les malheurs d'Avignon et un recours à l'atelier


M'en suis allée matin chargée de quatre robes et deux draps, me préparant à un lourd coltinage de draps en retard, dans la lumière des rues de mon quartier où ne restent des affiches que quelques bouts de ficelle, mais où les sacs transparents et autres corbeilles semblaient avoir une légère tendance à déborder,


effleurant la place de l'horloge par le carrefour qui s'offrait un début d'embouteillage, entre les petits camions qui re-approvisionnent les commerçants et ceux qui depuis deux jours vident le contenu des théâtres fort peu permanents (deux devant les Gémeaux hier)...


ai déposé robes et draps mais réalisé dans un juron qu'ayant changé de sac afin de pouvoir ramener ma moisson de draps j'avais oublié dans l'habituel les tickets de blanchissage, et suis repartie toute légère (irai jeudi avec une valise) constatant que l'enlèvement des affiches s'est limité à mon quartier et qu'il semble y avoir un conflit entre la piétaille des indispensables grandes petites-mains et les services de propreté du Grand Avignon nettement moins performants... : les sacs transparents balançant la bigarrure des déchets, les corbeilles débordantes, les masques et dépôts divers sur les trottoirs vaguement repoussés contre les murs, les cageots brisés et la puanteur émanant des silos à ordures.


Pour charmer les visiteurs qui daignent nous visiter reste le ciel, que nous partageons avec toutes les villes d'alentour


et pour les repousser ou les ébahir, comme le sommes nous avignonnais, stoppés, becs ouverts, nous demandant ce qui a pris aux décideurs, il y a l'incroyable et incompréhensible laideur qui encombre depuis la semaine dernière la place de l'horloge (par contre la rue commence à se masquer presque à 40%)

Revenue dans l'antre, cherchant à remonter sur mon cheval pour l'atelier d'été du tiers/livre, très désarçonnée par deux des propositions n°6 (et n'ai pas regardé les 7), je reprends ma participation à la proposition #P3 qui prenant appui sur l'idée d'un passage de Ryoko Sekiguchi demandait de lister plusieurs mets apparentés en apportant des petites notations (souvenirs, ou considérations économiques, géographiques, de tradition ou autres) – enfin en gros c'était ça, ou petite tête l'avait compris ainsi, et compte tenu de mes capacités culinaires ce fut :


Nappée de sauces

N'y avait pas tant de traditions de cuisine familiale à part deux recettes de ma grand-mère destinées aux buffets de réception, pour lesquelles, en marmiton auquel on ne saurait confier d'initiative, je devais dans un cas hacher interminablement des viandes variées, dans l'autre piler des noisettes, et les plats qui en résultaient étaient hautement civilisés, fondants dans la bouche et d'une insipidité ennuyeuse, cependant, tout de même, puisque le temps où toute maîtresse de maison devait avoir l'aide d'une cuisinière ou d'une bonne était passé et qu'elle s'était mise à la cuisine, elle me confiait le soin de tourner la cuillère en bois dans la casserole, de faire mousser le beurre, la farine, d'incorporer du lait à ce roux refroidi, de remettre sur le feu, enfin de faire une béchamel, de la laisser épaissir, et au début de ma vie indépendante et démunie cette nourriture molle, douce, tendre, onctueuse, capable de faire d'un bout de légume un plat qui me réconfortait et m'emplissait de douceur comme une idée de lait maternel, a été ma base – avec une petite tricherie, je remplaçais le beurre par de l'huile – et je la déclinais selon l'état de mes finances ou les occasions en fausse Mornay avec un bout de fromage ramené d'un repas familial, en une très lointaine imitation assez bizarre et pas franchement agréable de la Nantua en y incorporant des têtes de crevettes pilées avalant le résultat avec componction puisque j'avais décidé que c'était fête, en ajoutant d'autres fois deux cuillères de yaourt, des oignons revenus avec la farine pour napper des œufs durs, ou une petite cuillère de sauce tomate, sublimant ce qui se trouvait là dans mon assiette par la lecture, assez attentive pour que l'idée des saveurs corrige celle de mon brouet, de recettes inaccessibles : Soubise, sauce Normande, fonds bruns, sauce espagnole ou, chez Alexandre Dumas, sauce à la genevoise malgré le vin rouge mais à cause des oignons du thym des épluchures de champignon de l'ail et du persil, béarnaise avec son petit goût légèrement vinaigré sans rapport avec ce qu'on achète en bocal, sauce Robert à cause de Rabelais et parce qu'elle est tant salubre et nécessaire, sauce tortue qui bien entendu ne contient pas once de tortue mas de la sauce espagnole du Madère du poivre de Cayenne et d'autres ingrédients soigneusement traités, sauce au suprême dont le nom emplit la bouche, la difficile sauce hollandaise que j'ai réussie une fois dans ma vie, le grand aspic, mais la recette de la grande sauce qui prend deux pages, en faisant tourner du veau en glace et autres choses du même ordre, me décourageait, et je ne pouvais en deviner, même en me trompant, la saveur. Et puis l'âge venant n'ai plus touché à la cuisine jusqu'à cette fin de vie où je n'ai plus droit aux crudités, aux feuilles de salades sans assaisonnement et où je cuis un minimum le poisson au lieu de le manger cru, mais j'ai gardé la jouissance des étals et un goût immodéré pour les livres ou émissions de cuisine, m'en régale et me sens par contre totalement décontenancée et silencieusement méfiante devant une cuisine soignée.

11 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Avignon, pour la "propreté" (et la "décoration" urbaine) n'a plus qu'à s'inspirer de celle de Paris qui en montre - tous les jours qu'Hidalgo fait - une vitrine étincelante sous toutes ses coutures ! :-)

Brigetoun a dit…

les deux dames ont beaucoup en commun (pour la propreté une excuse pour la notre : ça ne dépend plus d'elle)

arlette a dit…

Loin des miasmes cités ... Suis admirative des talents de l'art de la sauce des grands chefs ou grand- mère inspirée , suis bien incapable de rivaliser et après la lecture me sens rassasiée

Anonyme a dit…

Etincelante, Paris ? On ne doit pas vivre - enfin, travailler, pour moi, je n'ai plus les moyens de vivre à Paris depuis longtemps - dans le même quartier ...
Sinon Brigitte je suis comme vous, j'adore les livres de cuisine, juste pour le plaisir des yeux et de la lecture, au point de gérer le petit fonds de la bibliothèque où je travaille.
Catimini

mémoire du silence a dit…

Vous avez, Brigitte, les mots à la bouche. Bravo pour ce nappé de sauces. Votre texte me ramène en mémoire quelques écrits gourmands que la littérature nous a offert en festin. La rôtisserie- pâtisserie de Ragueneau ami des poètes chez Rostand, le somptueux "Festin de Babette" de Karen Blixen, les "Histoires de bouche" de Noëlle Châtelet, le "repas ridicule" à la Queneau, ou celui sage et campagnard des noces d'Emma Bovary, ou encore celui plein de poésie et d'imagination de la bande à Lebrac dans "la guerre des boutons".... et tant d'autres encore qui nous ont mis l'eau à la bouche et la larme à l'oeil.... et comme l'écrivait cette chère Colette : " Cuisiner suppose une tête légère, un esprit généreux et un coeur large." ... j'y ajouterais un brin de folie ;-)

mémoire du silence a dit…

ici les frères Jacques chantent Queneau

Brigetoun a dit…

Arlette, oui mais moi j'étais très loin des suces ds grands chefs (quoique mes béchamels étaient impeccable... avec la non cuisson des poissons la limite de mes capacités, et j'ai perdu la science de la Béchamel et plus encore de la sauce hollandaise)

Brigetoun a dit…

Catimini, au beaucoup aimé Paris, c'était Ma ville, bon ça s'efface et après la seconde opération et la décision de prendre ma retraite avais plus assez de force et de sous pour mener la vie que je menais avant

Brigetoun a dit…

Maria, le problème est que la saveur était dans les livres pas dans l'&assiette mais ça m'allait très bien

Claudine a dit…

Très beau texte pour une cuisine euh oui bon
Quel talent, fallait le faire !

Brigetoun a dit…

Claudine pas un talent de cuisinière en tout cas