lundi, octobre 11, 2021

Le ciel, le fleuve, le vent et Porto


De ce que j'aurais pu faire ou projeté de faire et que je n'ai pas fait en ce dimanche je be dirais rien, et guère davantage de ce que j'ait fait, juste que le ciel était bleu, le fleuve parfois vert mais pas tant et le vent très joyeux pour les cerfs-volants, qui se refusaient à rester dans mon viseur, mais un rien trop fort malgré mon poids nouveau et la canne pour petite vieille lorsqu'elle était très près de l'eau.


Et, pardon, cela va être long parce que je reviens à Porto, autre fleuve, un peu plus petit mais avec l'océan, autre ville, autre ciel, ne gardant que sept petits fragments our un autre jour (demain sans doute)


41 – Profitant du soleil qui, à cette heure, baigne une grande partie de son jardin, rua de Gomez Freire, Andreia a sorti un paréo, l'a étendu sur l'herbe rare, et maintenant, en maillot, allongée sur le dos, yeux fermés elle boit la lumière de tout son visage, de tout son corps, et qu'importe si le regard des habitants des immeubles de la rua de S. Victor peut plonger sur elle au lieu de regarder le fleuve, plus loin, le spectacle, elle s'en vante, ne doit pas être désagréable et d'ailleurs faute d'avoir mieux, elle aime offrir à autrui, quel qu'il soit, la vision, juste la vision, de tout ce qu'elle possède de beau. C'est pour cela qu'elle a fait grimper sur le mur du jardin du liseron qui, maintenant, danse sur le sommet et redescend orner le haut de ce ciment gris qui est si laid, plus encore d'être si fatigué, usé. – 42 – rua do Doutor Alfredo Magalhães, au dessus de l'immeuble de l'INEM devant lequel attendent deux ambulances jaunes et bleues, une série de motos de tailles et marques diverses sont garées en épi devant la façade violemment et joyeusement coloré du Mercado Brasil Tropical. Sur le trottoir trois ambulanciers pantalon bleu à bandes jaunes sur le côté, tee-shirts blancs portant en bleu les initiales de l'Instituto et la mention « tecnico », fortes carrures, mains dans les poches, jambes un peu écartées, discutent avec José, « technicien d'urgence pré-hospitalier », retour d'intervention, qui se tient les reins en descendant de sa moto, se secoue un instant avant de retirer son casque ; ils refont leur journée et le monde avec une distraction lasse jusqu'au prochain appel.


43 – Dans la chaleur de l'après-midi, sur le trottoir, à côté de la grille de fonte noire ouverte sur la cour menant au bel immeuble ancien de l'Instituto Medica Hospital Lapa, Carolina attend dans la caresse de l'ombre que l'arbre, par dessus le mur vient poser sur elle, que son mari ai fini de consulter elle ne sait quoi sur son téléphone, tête baissée sur l'appareil si proche de ses yeux qu'il les touche presque ; elle a essayé de l'aider, il tourne violemment la tête en un mouvement de recul chaque fois qu'elle émet un son ou fait un geste, comme pour protéger un misérable petit secret, et, résignée, elle s'agace tout de même de l'incongruité du moment qu'il a choisi. – 44 – L'abri de bus, praça Mouzinho de Albuquerque, devant l'immeuble décrépit qu'un large bandeau vert indique comme étant un Cartorio Notarial, en milieu de journée, seize ou dix sept personnes attendent en s'ignorant, regardant les voitures qui tournent en rond et la grande masse boisée au centre d'où n'émerge que le haut du monument, de la colonne commémorant la victoire des troupes portugaises sur celles de Napoléon. Un jeune homme à gauche, hors de l'abri, a entrouvert l'enveloppe blanche qui contient la copie des papiers qu'il vient de signer et vérifie, sans les sortir complètement, que rien n'a été oublié. Appuyée nonchalamment contre l'affiche qui habille le côté de l'abri, Sra Juliana Fernandez crispe sa main sur la bandoulière qui retient son sac, le maintenant sur sa hanche, et prépare ses arguments dans la bagarre verbale qu'elle prévoit avec sa sœur. De profil, sa superbe queue de cheval rousse en arrière, cambrée dans sa mince et longue robe blanche, Judite, pointe son nez et ses yeux accusateurs vers les quatre jeunes filles qui occupent les seuls pose-fesses, jambes serrées dans leurs jeans tendues devant elles, superbement indifférentes à leur entourage. Un pas devant elle et son corps de profil également, forte de son embonpoint confortable et assumé joyeusement, Susana da Costa tourne son visage vers la place et sourit aimablement aux voitures, aux arbres ou aux anges. Appuyé contre la vitre au fond de l'abri, Mario Cortesão espère que le bus n'arrivera pas avant la fin du chapitre de son livre ; près de lui Isaura Pinto se tient droite et grise, absente à lui, à tous, avec décision, n'est plus qu'une attente. Drue, campée sur ses jambes tendues, poings sur les hanches, Laurinda toise la rue comme pour la défier de tarder encore à faire surgir le bus, pressée d'en finir avec cette demi journée de travail. Son voisin, en pantalon et polo vert fade, jambes écartées, bras croisés, affirme une volonté qui ne lui sert provisoirement à rien. Hors de l'abri, deux adolescents sont tendus également pour guetter, n'échangeant que de rares monosyllabes inutiles. Un quadra en retrait patiente sereinement, les bras ballants et un jeune couple, main dans la main, se tient prêt.



45 – De grands rideaux d'un blanc impeccable, tombant en larges plis souples, occultent totalement les fenêtres, et leurs impostes, de la petite maison de la vieille marquesa, rua do Monte dos Burgos, tant sur la rue que sur la cour à laquelle mène un beau portail rouillé. Parfois, invisible pour tous, une main tire le rideau de la première porte-fenêtre s'ouvrant dans le rose saumon qui s'écaille, se dénude par grandes zones, de la façade sur cour, la crémone grince et un grand squelette vêtu de cotonnade à fleurs vient se pencher sur le souvenir de plantes. – 46 – Assis à l'une des deux tables installées sur le trottoir carrelé, de part et d'autre de la porte d'une confeiteria/croissanteria rua de Costa Cabral, José deux doigts posés sur la tasse de café qui justifie sa présence, explique à un client que c'est promis, c'est certain, à moins que... le chantier commencera demain. – 47 – Tous les bancs autour du kiosque à musique de la praça do Marquês de Pombal, sont occupés par des retraités sauf celui d'où Dario, jambes allongées, renversé en arrière, ses bras écartés posés souplement sur le dossier, menton levé, tient discours à destination de deux amis, éternels trentenaires comme lui ; il commente l'actualité, admoneste les politiques et les bonnes poires comme eux, ces deux qu'il a devant lui, plaisante un peu, propose, questionne sans attendre de réponse, sans lui donner le temps de se penser, formuler... Ils affichent amicalement leur admiration, par jeu, émettent parfois des réserves, admirent sa faconde et s'en amusent en silence ; le plus authentiquement jeune, Tiago, finit par lui dire « tu devrais faire de la politique », un silence « tu voterais pour moi ? » « non » « tu vois... ». Ils rient tous les trois et Dario se refuse à penser, même par simple nostalgie, à son passé déjà si lointain, à un échec cuisant, aux déceptions de sa jeunesse militante dont ses amis ne savent rien.


48 – Dans sa boutique/atelier à coté du grand portail du cemiterio Prado do Repouso, Timoteo Torga s'interrompt, pose le lys ocre qu'il allait incorporer à la couronne, se redresse, s'arrête au moment d'aller au devant de la clochette de la porte en entendant la voix de sa femme répondre au client arrivé en même temps qu'elle, il écoute un moment, en essuyant machinalement ses mains humides sur son tablier, la voix blanche de l'homme qui décrit le bouquet désiré pour une femme que l'on a dû enterrer hier, prenant le soin, on ne sait pourquoi, de préciser qu'il ne la connaissait pas, au moins en principe ; il fait une grimace en voyant Antonia piloter l'homme, dont, contrairement au très beau feutre, la haute silhouette en long pardessus, mince et un peu courbée, ne correspond pas à l'image qu'il s'était faite en l'écoutant, vers le coin où sont remisées les fleurs en fin de vie ; hésitant à intervenir il contemple leur façon de choisir avec un soin hésitant les fleurs, la douceur avec laquelle elle les dispose, et quant ils se retournent pour aller choisir un vase – elle impose discrètement un beau cylindre très simple, discret et bon marché – il découvre le beau visage décharné d'un vieillard, il rencontre le regard de sa femme et il retourne vers la table, reprend la confection de la cinquième couronne qui lui a été commandée pour ce salaud dont les journaux du jour portent le deuil, se promettant d'interroger Antonia, de lui demander quelle impression lui a faite le vieil homme, ce qu'elle a compris. – 49 – Dans le quartier Granja de Baixo, aucune vie ne vient troubler le calme de la rua Diogo Alfonso encadrée par les immeubles blancs qui s'alignent, avec juste quelques petits décrochements pour éviter tout effet de cité populaire, derrière leurs bandes de gazon découpées par des buis soigneusement taillés sous les rangées d'arbres sages interrompues par quelques palmiers ; les descentes vers les garages alternent avec les grands escaliers fleuris conduisant aux halls et quelques voitures confortables et sans ostentation dorment le long des trottoirs. Une lumière paisible baigne l'ensemble et seule une musique, Bach ou autre, filtrant d'un salon atteste que des vies se déroulent derrière ses murs, avec une discrétion de bon ton. 

8 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Cerf-volant à la plage d'Avignon... et petites scènes de théâtre à Porto : vous avez réussi à faire la synthèse (les voyages par Google Airline sont moins fatigants !). :-)

Brigetoun a dit…

N'y a que la fatigue de trouver et dire 56 (ou plus) personnes

jeandler a dit…

Une romance entre deux fleuves. Pas un roman fleuve cependant.

Brigetoun a dit…

Pierre les 56 numéros de Porto avaient eux tendance à l'être, fleuve

mémoire du silence a dit…

Oh ! merci
pour le bleu et le vert d'Avignon
et la chaleur lumineuse de Porto

Brigetoun a dit…

et merci pour votre passage Maria

Claudine a dit…

Chouette, une devinette qui finit dans le Porto !

Brigetoun a dit…

Claudine, sourire et merci