samedi, octobre 01, 2022

Malgré le vent tonique


Un petit coup de mistral sur nos rues mais un coup de mou pour l'antre, l'ordi, Paumée et Brigitte/Brigetoun... une pause s'impose (ou Paumée et Brigitte/Brigetoun risquent d'être par trop déprimants)


et en attendant je recopie ma contribution du #3 de l'atelier autour de la photographie du tiers.livre


On ne voit personne

On ne voit personne sur la photo, que la trace de deux présences provisoirement hors champ. On voit simplement sur la plus grande partie de l'image les planches aux jointoiements éraflés d'une table peut-être autrefois conçue pour une salle à manger, ronde et pliable, sur des pieds fuselés, comme on en voit beaucoup. L'âge en a décapé le bois, les intempéries le font sans doute encore puisqu'elle semble installée dans une cour ou un jardin, près de vélos adossés à un mur de ciment sale contre lesquels le zoom la projette. Occupant une grande partie de l'image à droite, en gros plan, le profil d'un sac à dos gris et noir de collégien dont une bretelle fait une boucle comme le rappel du geste par lequel il a été jeté sur la table | son propriétaire, jeune bien entendu, grand, tee-shirt orné d'un dragon, bermuda de jean soigneusement déchiré, pieds dans des claquettes, s'est levé, a fait quelques pas, penché sur son portable, échangeant d'un ton pressant de courtes phrases dans une langue que la plupart, dans notre ville, ne comprennent pas avec un ou une interlocuteur inconnu. Au premier plan, en biais, un livre abandonné sur la table est ouvert sur des dessins pour enfants, et non enfantins, illustrant à gauche des mots comportant sans doute le son i | un dessin montre un garçon allongé qu'une fillette chatouille et qui rit avec des Hi i Hi ! Hi ! | et sur la page de droite le son o | un garçon portant un chapeau pointu s'écrie Ho devant un gâteau (il va falloir apprendre, pour brûler les étapes, ces mots et leur orthographe en recopiant soigneusement le modèle qui sera fourni) au dessus d'un vélo, d'un domino et d'une tomate. Il y a d'autres personnes autour de cette table peut-être, des adultes et des enfants qui passent. Il y a surtout une autre présence concernée par l'image qu'évoque, un peu au dessus de la moitié du bord à gauche, le talon en caoutchouc d'une canne ou d'un bâton de marche posé sur la table, abandonné pour un temps, devenu inutile, par une petite bonne-femme, assise, les jambes allongées devant elle, sur une chaise de paille, regardant le ciel, les feuilles d'un arbre, attendant de reprendre la seule chose qui a de l'importance pour le moment, les sons de sa langue, les efforts à obtenir en riant un peu, se demandant comment rendre acceptable par un adolescent qui a vécu plus qu'elle la puérilité du livre qu'elle a déniché et prenant, pour meubler ces minutes de suspens, son appareil photo pour fixer l'image discrète de ce moment.

6 commentaires:

mémoire du silence a dit…

Vos ciels sont pourtant beaux pour déprimer.
Quant à votre texte, je l'aime, si juste si beau, savez-vous qu'en le lisant dans ma tête j'entendais la voix d'Agnès Varda me le dire.

Merci

Brigetoun a dit…

grand merci Maria (mais Agnès Varda ? sourire)

mémoire du silence a dit…

Je ne sais pas pourquoi Agnès Varda ... mais c'est bien sa voix que j'entendais en lisant votre texte, sa voix dans les plages d'Agnès (magnifique film) ... je crois que ça n'explique pas... c'est ainsi...https://www.youtube.com/watch?v=dAn8c9SeoiE

https://www.youtube.com/watch?v=MfCYLsQdEvY

Brigetoun a dit…

quelle qu'en soit la cause c'est un plaisir indu (re-sourire)

Dominique Hasselmann a dit…

Une photo (genre selfie mais pas avec un téléphone) cachée dans la photo... ;-)

Brigetoun a dit…

selfie limité au bout de la canne