lundi, mai 21, 2012

Un dimanche


Dimanche matin, regarder la lumière blanche, relever deux pots, grimacer aux premières gouttes, trouver la confiture d'arbouse d'une fadeur extrême ce matin, entrer dans le jour avec le petit marseillais, comme chaque jour, un peu davantage – choisir abricot et basilic pour la douche (mais l'imagination doit intervenir pour que vienne l'assiette d'abricots posée sur le ciment brûlant du balcon toulonnais à l'heure de l'apéritif et le liquide ensoleillé coulant dans la bouche au dessert) – trahir pour thé vert en friction et pierre d'alun – faire mousser cheveux avec jus d'ortie et citron – les soigner avec karité et miel – les démêler avec jasmin – savoir que je suis ici, un peu du sud – savoir que c'est chimie, mais évocatrice, discrètement et presque naturellement parfumée et de bonne et simple qualité.

Avoir honte pour travail manquant en France, et exploitation vertigineuse on ne sait où, mais sourire aux premières chaussures coco de ma vie, envie l'autre jour sur le chemin des Halles, au prix délirant de faiblesse, commencer leur acclimatation à mes pieds, ou le contraire.
Vouloir me lancer dans le vase sur le bord duquel suis perchée, cherchant en vain en moi la fantaisie , la poésie, l'esprit de celle qui m'accueillera, se pencher pour plonger, se rétablir brusquement, rester un moment tremblante, risquer un, plusieurs orteils, le pied, le regarder, grimacer à mon manque d'audace, entendre la radio, en rester là.

Début d'après-midi, pluie qui se veut presque drue, vent moyen, je raye, même si contre toute raison elle est maintenue, la fête des «1000 pagaies» sur le Rhône, où j'aime faire un tour, qui est joies, sympathie, plaisir et petites angoisses pour ceux qui se risquent, plaisir simple des sourires, du soleil sur l'eau, de la paresse au bord du fleuve pour les autres... à oublier cette année.
Repassé un peu, dormi comme ne devrais pas, éternué beaucoup, lu fort peu,

recherché cette image prise hier - yeux qui glissent sous l'escalier de la galerie, découverte de cette improbable salle de classe vide à l'exception d'une maîtresse très hypothétique, sans lien visible avec les roses ou les papes, saisie comme l'éclair de souvenirs qui se ruaient, que j'ai refoulés.
Ce serait souvenir de salles de classe, pas la première, celle du Conquet où les tables étaient de bois sombre, liées, fixées aux bancs, comme dans les églises d'antan les chaises l'étaient aux prie-dieu
Ce pourrait être celle de la rue Dupont à Alger, celle de Sainte Marguerite à Toulon, ou, des années plus tard, les évolutions matérielles étaient lentes en mon temps, plutôt celle de la classe de première, dans le petit bâtiment enfoui dans un creux, en entrant à Saint Dominique, derrière la haie de lauriers – et les tubes courbés qui servent de pieds me le disent par leur relative modernité. Tables devenues désuètes alors, quand les bics n'étaient pas encore admis, ni les feutres, mais que nous avions toutes des stylos, généralement sans pedigree, et que les trous pour les encriers restaient vides.
Nostalgie pour ces cylindres de faïence blanche à collerette – les heures d'ennui passées à les pousser aussi discrètement que possible – et j'étais aussi peu douée pour cela que pour le sport du chewing-gum clandestin, désavantagée en ce cas par ma détestation de cette gluance pâteuse – pousser sur leur base, les faire jaillir au dessus de la table, les faire danser un peu, sans que jamais ils ne se renversent – moindre nostalgie pour les plumes, les échanges, les concours à celle qui aurait les meilleures, les plus chères.
Ce pourrait être aussi mes seuls jeux avec des poupées, mon poupon de celluloïd, ma Bleuette (poupée que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître) celles de mes soeurs, et puis les peluches que je pouvais attraper, que j'installais tant bien que mal pour leur faire la classe ce qui m'a sans doute dissuadée d'envisager l'enseignement, exaspérée que j'étais rapidement par leurs réactions obtuses, leur manque de réponse, leur dissipation et tendance à s'effondrer, et surtout par leurs parents qui voulaient à toute force les faire déserter.
Ce pourrait être bien sûr, la classe morte de Tadeus Kantor, mais je suis trop vieille, n'était pas écrite, et j'étais sans doute bien incapable, à sept ans, de cette pensée tragique, même si j'étais une petite fille méditative.
Pardon, c'était Brigetoun en roue libre, pour retarder repassage.

14 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Le repassage repassera... parce qu'il y a de beaux souvenirs décrits avec force de nos vieilles classes d'antan au temps des encriers. Ces pupitres pourraient dire tant de choses sur chaque élève qui les ont utilisés...

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

...et les écoliers partis ailleurs repasser leurs leçons.

Dominique Hasselmann a dit…

La photo a de la classe, aussi.

Bruno Lamothe a dit…

"la fantaisie , la poésie, l'esprit", tu en es déjà très bien pourvue, et cet article est très joli...

brigitte celerier a dit…

oh Bruno merci - et plaisir de te retrouver

arlettart a dit…

Séquence nostalgie...
Pensées mouillées Toulon triste Toulon en pleurs irrémédiablement toute la journée et grondement effrayant des vagues à la Mitre sur le sentier des douaniers

DUSZKA a dit…

Comme il est agréable de lire ces mots et de se balader sur "tes" rives, celles de ton âme poétique... Retour d'un enfer familial (le cancer et une de mes filles...) il n'est pas de plus réel plaisir. Le plaisir c'est vivre, n'est-ce pas ?

jeandler a dit…

De l'eau qu'ils disaient, de l'eau!
Et nos nappes phréatiques qu'ils se lamentaient...

Et nous voici servis jusqu'à plus soif. Qu'avons-nous fait au ciel pour qu'il ne cesse de pleurer ?
Aussi, par ces temps de chien, rien de mieux que la roue libre : laissons-nous bercer par les flots en guettant la colombe et son rameau d'olivier.

brigitte celerier a dit…

Duszka être capable de trouver le plaisir de vivre, ce qu'il y a d'admirable chez les humains

Lautreje a dit…

et voilà que mon ordinateur sent le jasmin, le basilic et le miel... mmmhh !!

JEA a dit…

des chaussures coco pour traverser le chanel ?

Gérard Méry a dit…

Tu boudes le repassage ? faut le fer !!

ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ a dit…

 
Un repassage
Il faut le faire
Moi je préfère
Un repas sage.

Le dire c'est bien, mais le fer, c'est mieux.

brigitte celerier a dit…

je l'ai fait (zut peux pas jouer)