jeudi, août 23, 2012

Entre Rhône et Spoon River


Comme Dominique Hasselmann a roulé sur son vélo le long du bassin de la Villette, et que j'avais commencé à déplier mon cerveau, le matin, en lisant, en regardant http://doha75.wordpress.com/2012/08/22/velleite-de-la-villette/

Comme Franck Queyraud, un peu plus tard, suivait cet infini qui traverse la ville http://flaneriequotidienne.wordpress.com/2012/08/22/cette-ile-qui-traverse-la-ville/
me suis souvenue de mon désir endormi de marche lente au bord du Rhône ou de lecture sur l'herbe, à la Barthelasse, face à la ville.

Et j'ai flâné, un peu, me suis assise, un peu davantage, ai regardé les canards et les plantes flottantes, paresseusement, toute conscience arrêtée ou limitée aux petites sensations, petits désagréments légers juste pour pimenter, bénévolence de arbres, des ombres, du courant, de la lumière dansante, en fin d'après midi, sur une courte distance, entre voitures et Rhône, suis restée à fleur de pensées, et c'était si fugace, délicat, que ne peut être dit (et pour cause – réflexion rétrospective)

En profite pour reprendre quelques fragments des prises de parole des tous derniers morts de Spoon River - lues dans la matinée - ce long poème qu'aime tant chez Benoît Vincent, qu'aurait traduit le Général Instin, à partir de http://www.amboilati.org/chantier/spoon-river-223/, retenant ce qu'ils disent de flottant, errant, cheminant dans la vie, sur la terre, dans l'espace, dans l'après..
Willie Metcalf
Au printemps je divaguais dans la campagne

pour trouver la sensation, qui parfois m’échappait,

de n’être pas une chose séparée de la terre.

Je me perdais souvent, comme dans le sommeil,

étendu dans les bois les yeux entrouverts.

John Ballard
mais c’était comme devenir ami avec le bouquet de fleurs.

J’étais maintenant très proche de secret,

et je ne pouvais pas sérieusement devenir ami avec le bouquet,

en serrant contre moi l’amour que je sentais à travers ce bouquet

et j’avançais lentement vers le secret, mais —

Julian Scott
Vers la fin,

la vérité des autres était mensonge pour moi ;

la justice des autres était injustice pour moi ;

leurs raisons de mourir pour moi étaient des raisons de vivre ;

leurs raisons de vivre pour moi étaient des raisons de mourir

Alfonso Churchill
Ils se moquaient quand je parlais des montagnes lunaires,

et du chaud et du froid pénétrants,

et des vallées d’ébène aux toits d’argent,

et de Spica, éloignée de quadrillions de miles,

Lydia Humphrey
Allées et venues, allées et venues, de la maison à l’église

ma Bible sous le bras,

jusqu’à ce que je sois vieille et grise ;
pas mariée, seule au monde,

Gustav Richer
Moi j’étais une silhouette incorporée

à la lumière, comme si le soleil

l’avait laissée flotter jusqu’à toucher le toit de verre

comme un ballon doucement éclaté,

devenu éther dans l’air doré

Ardo Will
Avez-vous déjà marché le vent dans les oreilles,

le soleil tout atour

et découvert qu’il brillait soudain d’une luminosité plus profonde ?

À vrai dire, tout ce qui parle dans ce billet, là, au-dessus, avant, de l'agrément de cette promenade au bord de l'eau, de ma flânerie contemplative, est mensonge, ou plutôt le réel tel que l'imaginais un peu avant midi et que l'écrivais pour affermir mon désir.
Dans la réalité, j'ai eu envie instinctive de tourner bride au bout de quelques pas dans la fournaise qu'était à quatre heures la rue des rempart du Rhône, et j'ai dû me forcer passage contre ce recul et à travers cette masse solide, hostile, qui avait remplacé l'air et brûlait mes mollets nus.
Dans la réalité même le petit vent qui s'était levé était touffeur remuée, sauf le long des arbres et du Rhône.


Dans la réalité, étais trop vacillante pour dégringoler le talus et m'asseoir sur l'herbe brûlée, à un endroit sans trop de reliefs des précédents rêveurs au bord de l'eau.
Dans la réalité il fallait tenter de cadrer pour que les canards ne nagent pas entre des bouteilles, et pour que les plaques de verdure flottantes ne soient pas plaques d'ordures, 

(même si le chapeau qui s'en allait tout seul vers le sud pouvait raconter je ne sais quoi... une histoire à imaginer)

Dans la réalité je me demandais comment tenaient avec plus ou moins de relative élégance les courageux touristes.
Ai abandonné assez rapidement le miroitement du soleil sur le Rhône, la steppe qu'était le terre plein entre lui et mon bout de rempart,


et m'en suis revenue vers la fraîcheur relative du Limas, l'ombre de l'antre, et un fond de théière froid et délicieusement amer.

12 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Comment vous exprimer toute mon émotion de vous voir ainsi nous décrire avec si belles poésies le fleuve de votre ville et de constater toutes ces surprises et trouvailles qui ont émaillé votre promenade? Vin diou !!!! Que c'est beau à voir et à lire!

Dominique Hasselmann a dit…

Très belle promenade (je me souviens du parking et d'un immense camping où avait stationné un fils), le théâtre a aussi des reflets aquatiques.

brigitte celerier a dit…

les surprises étaient un rien saletés et beautés affleurant difficilement dans un bloc de chaleur

DUSZKA a dit…

Somptueux. L'enlacement ville/nature est un bonheur que tu sais si bien appréhender. J'en suis d'autant plus éblouie que dans ma campagne il manque (mais est-ce un dommage, je n'en suis pas sûre) les pierres façonnées par l'homme que ton pays du Sud t'offre avec tant de générosité. Ta ville et ses environs sont magnifiques

Léonor a dit…

J'aime beaucoup ce que vous dites et ce que vous montrez ! Merci.

mémoire du silence a dit…

Que de fraicheur
que de fraîcheur
je m'en vais batifoler
avec les canards
Plouf !!!

joye a dit…

Très beau montage, brige, merci beaucoup !

arlettart a dit…

Lumineux billet où tout s'enroule et se déploie avec bonheur
Et ce chapeau à l'aventure ...

brigitte celerier a dit…

euh ! une aventure de quelques centaines de mètres !

danielle C. a dit…

Mais une aventure qui de fleuve en fleuve nous fait traverser le monde, voguer vers le sud, traverser la steppe avant de rejoindre l'ombre de l'antre. Très beau.

versus a dit…

Du rythme pour la tête et pour les yeux!

jeandler a dit…

Très agréable flânerie photographique et en bonne compagnie...