mardi, juillet 09, 2013

3ème jour festival – Ubu, Timar - les lucioles, Truong – place du marché, Lauwers - pluie





et trop d'images, trop à dire... donc copier...
Dans la ville qui envisage de s'ébrouer vers dix heures du matin (touristes et festivaliers s'entend)

une Brigetoun bardée de volonté et d'envie de voir, dans la chaleur naissante, qu'adoucissait une menue brise, jupe courte et tête de mort en cours de résurection...

avançant avec petites pulsions de danse, vite et facilement freinées, dans petites rues, se mettant sous protection de la vierge ou d'un dieu marin, on ne sait jamais..

ayant une pensée émue pour les cantonniers, arrivant au théâtre des Halles pour constater que même là (c'est tout de même une des bonnes adresses) il n'y a pas foule

Le plaisir du jardin, d'un café très, trop, fort, et délicieux, des groupes discutant calmement et lisant – assise le nez dans Holderlin, sans savoir ce que je lis, trop béate, devant une table en bois, sous le cèdre, face à trois quadras hongrois qui échangent des phrases courtes et incompréhensibles – si toutes les attentes avaient ce charme.. (les deux premières photos ci-dessous proviennent du site du théâtre)

attente pour l'Ubu roi (version hongroise avec traduction sur un panneau au desus de la scène) qu'Alain Timar a monté avec douze acteurs du Théâtre Cluj (roumains) témoins privilégiés des garanties sans faille de la démocratie – qu’il a encouragé à “transgresser avec entrain les conventions théâtrales”. Dans cet Ubu roi joué en hongrois, “chaque acteur peut se retrouver dans la peau du bon ou du méchant, du gagnant ou du perdant en fonction de l’humeur ou de l’histoire”. Tous seront donc tour à tour nobles et conjurés, conseillers et larbins de phynances, gardes, capitaines ou ours…

remarquables acteurs, jeu dansé (peut être un peu trop beau d'ailleurs, une folie très dessinée dans l'espace), audaces qui sont parfois crues, relativement, mais toujours élégantes.
Tous (qui échangeront souplement leurs rôles au cours du spectacle) en collant blanc – plateau nu, avec simplement, au centre, au fond, un gigantesque rouleau distributeur de papier, papier qu'ils déchirent, froissent ou drapent, pour en faire nichons, panses, culs, sexes ou tiares, jupes, capes, et la panse arrachée à un vaincu devient nourriture etc... et les visages miment autant que les corps. Un grotesque sans violence..
Peut-être tout de même un rythme un peu freiné par cette maîtrise, ou par la nécessité de garder un oeil sur la traduction... Mais malgré ce petit bémol, un plaisir jubilatoire 


Malheureusement j'ai réalisé que je n'avais pas pris mon billet pour l'après-midi, que je ne pouvais donc sauter un repas, qu'il fallait que j'ai le temps des trajets, d'une cuisine rapide, d'un déjeuner express, et j'ai dû sortir discrètement un peu avant la fin
pour m'en revenir dans un Avignon qui commence à trouver son rythme, à travers une foule encore supportable.

Enregistrer photos, me forcer à quelques bouchées, laisser passer un peu de temps, et repartir dans la ville qui se dilatait dans la chaleur du milieu du jour.

De blanches rencontres et la vision un rien décourageante de la queue écrasée par le soleil contre le mur – quelques mots échangés, brumisation et bonbon réglisse...

et attendre, contre une colonne, se faire oublier pour pouvoir rester debout, puisqu'il n'y avait plus de bouts de rangs libres, et puis un peu plus d'une heure vingt d'intense plaisir, d'intelligence, d'insolente élégance, avec le projet luciole de Nicolas Truong, reprise, amplifiée, et avec une scénographie plus soignée, d'un «sujets à vif» que j'avais aimé, sans en être marquée, trop fatiguée etc... (j'ai trouvé, en rentrant, une vidéo de présentation de cette ébauche qui peut presque donner une idée du ton
Trop à dire alors simplement le texte de présentation sur le site du festival
Par une belle nuit de 1941, Pier Paolo Pasolini est bouleversé par le spectacle de lucioles qui brillent dans l'obscurité, alors que la guerre fait rage autour d'elles. Le poète italien y voit le symbole de la joie et du désir qui peut continuer d'illuminer « amis et amants », au cœur même de la catastrophe du fascisme.(superbe lettre qui est dite comme entrée dans le spectacle par Nicolas Bouchaud) Trente-quatre années plus tard, il publie dans le journal Corriere della Sera un article politique et polémique, qui prend acte de La Disparition des lucioles, phénomène qu'il date des années 60. Pour lui, leur extinction due à la pollution est la métaphore d'une humanité rongée par une pollution des esprits, par ce que Michel Leiris appelle la «merdonité » de la modernité.
C'est sur les traces de Pasolini, telles que Georges Didi-Huberman les a suivies dans Survivance des lucioles, que Nicolas Truong s'interroge, à son tour, sur « la vivacité de la pensée critique » de nos jours.
Tout autant amateur de théâtre que de philosophie, il cherche ce qu'un «théâtre philosophique» peut avoir de plus à dire que les mots des philosophes couchés sur les pages d'un livre. 

Avec un art consommé du montage, il fait résonner les textes entre eux, établit des dialogues entre les penseurs comme entre les écoles de pensée qui interrogent la modernité. Catastrophistes, déconstructionnistes, rationalistes ou démocrates, tous auront voix au débat. De Pasolini à Jacques Rancière, en passant par Foucault, Giorgio Agamben ou Jaime Semprun, leurs concepts se feront entendre à travers deux acteurs passeurs, Judith Henry et Nicolas Bouchaud, qui permettront aux
«émotions de pensée» de surgir sur le plateau. Non sans humour ni légèreté, ils feront briller les lucioles qui peuvent encore enchanter nos nuits, si l'on sait ouvrir les yeux au bon moment et si l'on accepte, un tant soit peu, de se mettre en situation d'écoute. Avec ce Projet Luciole, la philosophie deviendra matière à produire du jeu et à prendre plaisir à réfléchir ensemble. Matière, en somme, à faire du théâtre.

Et l'on voudrait avoir un enregistrement de ce montage de textes, et je garde la jubilation de la diction – et du jeu parfois apparemment décalé – des deux assez formidables acteurs... quelques images aussi comme au début, à l'appel du nom des auteurs, la chute, différente selon les cas, de livres s'écrasant sur la scène, ou ne s'écrasant pas quand c'est le Comité invisible, lourd pour Deleuze, triple pour Adorno, rafale pour Badiou mais après qu'on l'ai appelé trois fois, en grêle pour Pasolini.. et pour le plaisir des yeux, le moment (où est évoqué entre autres Char à l'époque où il écrivait les feuillets d'Hypnos et craignait le monde qui allait succéder à celui de la résistance) où la nuit se fait sur le plateau, parsemée par la chute de feuilles lumineuses qui posent des taches de lumière mouvante pendant que les acteurs parlent dans le noir...

les applaudir avec gratitude

rentrer, en prenant quelques photos prétextes pour s'arrêter... tenter de trouver mots et choisir trop de photos, arroser, réaliser, à temps, que c'est mardi que le départ nocturne sera vers mon très cher cloître des Célestins et les congolais, que là il me faut prendre autre direction vers les Carmes, l'histoire d'un village perdu... et Jan Lauwers (bons et mauvais souvenirs, curiosité) – voir, avec appréhension, que le ciel s'est couvert d'une couche blanche, lui dire de se déverser entre une heure du matin et midi, pas après.. chercher et trouver deux photos du spectacle (de Wonge Bergmann)

et partir – jean, tunique de léger coton fleuri et parapluie amarré au panier - vers les Carmes et la longue attente pour avoir place en bas.. si possible sous ma gargouille habituelle

Je reprends, encore, suis paresseuse, une partie de la présentation de la pièce, écrite et mise en scène par Jan Lauwers
Explosion meurtrière, deuil et abus d'enfants, suicide : les malheurs s'abattent en pluie sur les personnages de Place du Marché 76, la dernière création de Jan Lauwers. 

Le maître de cérémonie qu'il campe nous enjoint à imaginer ce village, pauvre et reculé, tout en nous rassurant : «Ici, ce n'est que du théâtre.»
Comment, un an après la mort de vingt-quatre personnes dans une explosion sur la place du marché, le village en deuil peut-il résister à la séquestration d'une enfant, soixante-seize jours durant, par l'un de ses habitants ? Un balayeur anonyme, bientôt rejoint par un immigré tombé du ciel, sont les guides aux côtés desquels nous observons la petite communauté se resserrer, se déliter, s'accuser, s'étreindre et se reconstituer. Ici, les coupables ne sont pas des démons et les innocents ne sont pas des saints : chacun peut être aspiré à tout instant par ses propres failles. En quête de consolation, chacun aspire au bonheur et au réconfort de l'amour.

une communauté d'acteurs autant que de villageois, qui chantent, dansent et jouent, maniant la fantaisie tout autant que la gravité, pour mettre à distance la tristesse du récit et le transformer en fable musicale, drôle et enlevée. Sa troupe compose une galerie de portraits à la fois réalistes et monstrueux, projetés dans une histoire kaléidoscopique rythmée par le passage des saisons, dont chacune a fait l'objet d'une composition musicale interprétée en live...

Forte de quoi me suis installée, ai forcé mes yeux à l'ouverture, mon esprit à la réception..

le dernier spectateur s'est installé, et la pluie est arrivée, me suis réfugiée sous le cloître, n'ayant qu'un pas à faire et j'ai été rejointe par une bonne partie du public (les autres étaient de l'autre côté du cloître, ou quelques uns stoïques et munis d'imperméables au centre), et parmi eux une charmante dame qui m'a demandé si j'allais mieux que la veille, qui lit Paumée et bon nombre d'autres blogs que je suis, et nous avons piapiaté abondamment (en fait je crains de l'avoir un tantinet inondée de mots) pendant la très longue attente avant que la pluie faiblisse.

Retour dans un cloître ruisselant et bien imbibé, les acteurs ont commencé à jouer avec une belle endurance pendant que la pluie reprenait force, je suis restée par solidarité tunique imbibée, jean mouillé (et plus seulement les fesses qui l'étaient fortement) – avec un peu de mal pour moi à entrer directement dans le spectacle... et je crois n'y être jamais arrivée complètement – perplexe, une capacité formidable de la troupe à jouer, chanter, danser, improviser quelques mots pour inclure la pluie, une musique très forte qui me secouait ou des chansons genre folk-song de toute beauté, une histoire folle, des drames bien affreux mais traités avec un rien de loufoquerie, des invraisemblances assumées, de mauvais et beaux sentiments, une troupe unie, sympathique mais une impression de décousu qui venait peut-être de ma carcasse transie...
Quelques minutes avant une heure j'ai senti brusquement (nous étions je pense à la moitié de la pièce) que je ne pouvais plus endurer et m'en suis allée, pleine d'admiration pour la troupe et le public (très peu de défections, donc cela plaisait à peu près unanimement – une pensée émue pour l'amie blogueuse qui devait aller récupérer sa voiture près des remparts, à belle distance, avant de rouler un bon moment)...

suis rentrée, sans remord, marchant aussi dignement que le permettais la chape de fatigue et de froid qui m'était tombée dessus, désolée d'être passée un peu à côté de ce spectacle (même si j'ai beaucoup aimé un certain nombre de choses) – dans un Avignon presque désert.

11 commentaires:

Chri a dit…

Et voilà que vous bravez les éléments! Bravo pour votre courage et encore merci, merci!

Dominique Hasselmann a dit…

Ah mince, la pluie (comme l'année dernière juste à la fin du spectacle de Teresa de Keersmaeker...

Mais quelle journée ! D'Ubu en "lucioles" (beau livre de Didi-Huberman)... la nuit se devait d'apporter l'imprévu.

brigitte celerier a dit…

j"étais heureuse et fière de moi, mais ça n'a pas tenu, moins stoïque que mes compagnons de Carmes (mais vraiment trop gelée pour apprécier et là j'éternue et migraine ... violent et bref je pense, j'espère)
Les lucioles vraiment jubilation

Françoise Dumon a dit…

Et bien dans la cour d'honneur le spectacle a tout simplement été annulé. Le temps d'arriver chez moi, il ne pleuvait plus...

la Mère Castor a dit…

merci pour ces sauts de spectacle en spectacle, pour ces images des rues, je suis à Avignon et, pour l'instant, moins courageuse que vous, je n'ai presque rien vu.

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Un film cette page... !

Pierre R. Chantelois a dit…

La pluie n'a pas éteint les lucioles de la nuit venues entendre et voir le spectacle et vous étiez parmi ces Lucioles admirables. Qu'en aurait pensé Passolini qui portait sur les lucioles un si beau regard.

JEA a dit…

ce n'est pas un billet mais un fleuve, fécond, faisant des bonds, ne tournant surtout pas en rond...

arlettart a dit…

J'aurais aimé les lucioles fortement et la débandade sous la pluie était un spectacle en soi
Bravo pour ton périple aventureux
A demain c'est un régal, mieux que les articles du" Monde "!!

Gérard Méry a dit…

Je croule sous ton article !!Comme Alfred Hitchcock on t’aperçoit quelques fois...

Anne-Charlotte Chéron a dit…

Vous m'avez donné envie de voir le projet luciole, je le garde de côté, j'espère qu'il passera non loin de chez moi (toulouse au pire)
Quant à la pluie, je suis une novice, n'étais venue qu'une fois au festival l'année passée, n'aurais jamais pu imaginer que les comédiens continuaient de jouer en dépit de mauvaises conditions météorologiques. Je crois que comme vous j'aurais éprouvé des difficultés à entrer dans le spectacle. Bravo d'être restée quasi une heure et bravo aux acteurs évidemment !