dimanche, juillet 07, 2013

Premier jour vraiment en festival – Orlando, Woolf, Casiers – Par les villages, Handke, Nordey


Comme me sentais aussi terrassée que ces affiches rencontrées au coin de ma rue vendredi soir, comme le monde entier pesait sur ma nuque, mes bras et mes yeux...me suis économisée misérablement, juste laver cheveux, juste ménage éclair, petits tours web, déjeuner, un quart d'heure contre le mur de la cour de quoi sombrer en lourde sieste

en suis sortie, yeux refusant de trouver leur place, pour me brûler la gorge avec un thé trop rapide, éplucher patates et les préparer dans une casserole, arroser, trop tôt mais tant pis, une douche, endosser une robe, tenter d'assujettir mes pieds à une paire de chaussures et partir

vers l'opéra, à deux pas, un peu prolongés pour voir place et passer à la Civette,


vers l'opéra donc et le monologue tiré par Cassiers d'Orlando de Virginia Woolf pour Katelijne Damen... en bannissant de mon souvenir une frêle silhouette vibrante dans un rayon de lumière provenant d'une fenêtre en biais – ce merveilleux moment à l'Odéon il y a une trentaine d'année avec Isabelle Huppert dirigée par Bob Wilson (mon plus beau souvenir de théâtre avec elle jusqu'à Psychose de Sarah Kahn mis en scène par Régy, cette présence, proche à la toucher, tendue et vivante, immobile, seule au milieu du plateau).
Donc esprit libre m'en suis allée...

J'étais du côté climatisation effrayante et sentais venir début malaise malgré mon brumisateur mais s'il était difficile de trouver un billet parce que tout était paraît-il complet, la salle était loin d'être pleine et j'ai pu m'installer juste en face dans le bonheur d'une température non trafiquée. Et goûter... sans que s'efface le souvenir ancien. Mais le décor qui se réduit à un jeu de projections est simple, efficace, allusif et en accord de tonalité avec le texte. L'actrice, qui est aussi l'adaptatrice, est aussi bonne qu'intelligente. Elle a une charmante façon d'être un peu gauche, de soulever ses jupes par la taille pour marcher vite, comme ne le ferait pas une femme. Le flamand est remarquablement expressif pour indiquer la précipitation.
Et à travers la traduction en flamand, et la re-traduction en français pour les panneaux, le rythme de Virginia Woolf passe souvent, sa poésie, son ironie, cette façon de marquer les changements de zones du récit par une phrase lapidaire et comique..
et puis il y a cette succession : la jeunesse, l'ambition, la passion, la différence sexuelle, le désir d'écriture (un très joli moment), la recherche de la beauté et de la vérité, et puis le genre, la modernité, la sottise de la critique, le plaisir d'être femme, l'artifice du monde contemporain (presque pour nous), et tout au long la vie du chêne.. 

jusqu'à la paix dans le dépouillement, le retour à la terre.. et le salut de l'actrice

retour ultra rapide pour cuisson patates, charger photos, en jeter, prendre billet, décider garder cette robe, prendre veston, partir, pas très loin, vers la cour d'honneur – le délai étant un peu précipité parce que compte tenu des trois heures trente du spectacle on a décidé d'avancer l'horaire d'une heure.

Première montée des marches, première avancée rapide sous les gradins

petite grimace en voyant que le mur est nié (mauvais point), rassurée en lisant l'interview de Stanislas Nordey parce que j'aimais sa lecture de la pièce
et, entre autres, du discours de Hans la parole d’un ouvrier qui pourrait être déployée devant cette agora qu’est la Cour d’honneur. Je souhaitais aussi établir un moment fédérateur – mais pas pour autant consensuel – dans ce lieu: je crois qu’il y a une possibilité, pour chaque spectateur, de se reconnaître dans les personnages très divers de la pièce. Il y a une identification qui peut fonctionner pour chacun des personnages, en partie ou en totalité...
un magnifique collage entre ces deux termes (poétique et politique). C’est aussi un collage entre divers styles d’écritures, qui crée des zones d’une grande clarté, accolées à des zones de clair-obscur. C’est ce que j’aime dans ce poème dramatique où se mêlent motifs poétiques et motifs politiques. La fureur de Hans qui parle «des puissants» a une force décuplée par la poésie de sa langue.
Une courte intervention d'un intervenant des théâtres regrettant la diminution du budget de la culture, et puis un moment d'ahurissement, de petite peur devant ce que devient le pays, parce qu'une intervention des intermitents du spectacle a été timidement sifflée, puis de moins en moins timidement, puis huée...
Début de la pièce, théâtre de mots, proférée, splendidement par Jeanne Balibar dans le rôle de Nova, un peu moins par Laurent Sauvage qui se plie à cette scansion, mais de façon un peu monocorde, et pour un texte qui est, lui, plus informatif que lyrique (une difficulté de la pièce qui est «bavarde» mais sur deux registres qui doivent être traités sans hiatus) ce qui avait tendance à faire fuir l'attention...(ça s'est arrangé ensuite dans ses monologues), interventions des autres acteurs, de Stanislas Nordey qui s'est réservé, avec succès, le rôle de Hans le frère ouvrier, d'Annie Mercier très bonne en intendante du chantier (un petit faible pour ce rôle), des trois ouvriers, bons et très différents, d'Emmanuelle Béhart, assez bonne, puis peu à peu, très bonne dans le rôle de Sophie, la soeur. Des départs dès la première demie-heure, moi contente. 

Malheureusement il y avait, pour permettre de changer le décor installé devant le mur (un mur aussi, mais modulable et bien entendu beaucoup plus bas, mur du cimetière avec des incrustations de silhouettes d'arbres, assez beau) un long entracte de vingt minutes

sortie devant la porte principale, pour fumer en regardant la vie de la place, regardant tous ces gens civilisés, souvent beaux et élégants en me demandant qui avait hué l'intermitent.

petit tour dans le cloître, et puis la seconde partie, la lutte, de beaux moments et mes yeux qui commençaient à proclamer leur lassitude, quelques petites faiblesses,
la fin du texte de Hans, Mais enfin une joie folle me prend à voir notre corruption à tous... Que l'humanité est abandonnée. Que l'humanité est abandonnée
Et puis, pendant que le début de vent se faisait plus fort, seule au centre du plateau, Jeanne Balibar dans le très beau monologue final, lumière du texte, que j'avais beaucoup aimé à la lecture, qui là, entrecoupé de silences pourtant assez brefs, et nécessaires, mais venant au moment où la fatigue se faisait sentir, m'a paru plus long, nettement plus long que ne m'en souvenais. Me pinçais pour ne pas décrocher, me demandant si l'actrice sentait que l'attention du public se faisait fuyarde...
les derniers mots : Voyez danser les pulsations du soleil et fiez-vous à votre coeur qui bout. Le tremblement de vos paupières c'est le tremblement de la vérité. Laissez s'épanouir les couleurs. Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages.

Salut, quelques huées, plus d'applaudissements

Brigetoun se débrouillant pour sortir dans les premières, jambes molles et dans la crainte de la bousculade prévisible.

Retour rapide dans solide petit vent. Rédiger ces impressions, charger photos, dîner, doooormmmir

12 commentaires:

Chri a dit…

Vous voilà redevenue, pour un mois notre coeur, nos oreilles et nos yeux...
A l'avance, merci!

mémoire du silence a dit…

Merci beaucoup pour cette première
qui me remplit de nostalgie
Beau festival
Beau
...
..
.

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Je dis pareil que Chri !

:D)

Francis Royo a dit…

Audio a pu nous croiser en ces temps à l'Odeon devant le miracle Isabelle. Souvenir vibrant aussi.

Dominique Hasselmann a dit…

La seule pièce ("Par les villages") que j'aurais voulu voir cette année...

Merci de vous en faire l'écho précis.

brigitte celerier a dit…

mais un peu perplexe à chaud (pas encore entrainement des compte rendus vers deux ou trois heures du matin)
après avoir dormi : un côté dangereux de monter cela, et les imperfections font partie du succès de l'exercice... un petit côté expérience, qui ne s'impose pas comme perfection mais effort

Françoise Dumon a dit…

J'ai simplement humé l'ambiance, je vais voir ce spectacle demain et j'aime garder une part de mystère, je reviendrai lire et regarder les photos plus en détail après.

brigitte celerier a dit…

grand merci pour votre soutien - bon vais essayer continuer

Pierre R Chantelois a dit…

Je serai scotché à vos topos et à photos et j'imaginerai dans les rêves les plus fous l'ambiance des lieux et la folie de la création. Vive Avignon!

JEA a dit…

un porte-parole des intermittents hué ?
si les travailleurs de l'ombre (re)cherchent un éclat de lumière, ils en reviendront blessés... (mais pas blasés)

Anne-Charlotte Chéron a dit…

Orlando avec Isabelle Huppert dirigée par Bob Wilson, voilà un souvenir que j'aimerais avoir pour moi aussi.. J'ai dû me contenter des archives, heureusement nombreuses.
J'avais également "raté", aujourd'hui à regrets l'incroyable isa pour 4.48 Psychose, cette fois-ci sciemment. Le texte avait eu l'effet d'un coup de tonnerre dans mon coeur alors fragilisé par les bêtes circonstances de l'existence. Je rêverais aujourd'hui de pouvoir voir joué ce magnifique texte.

Par les villages, c'est un peu la pièce qui me fait regretter de n'avoir pas voulu retourner cette année au festival. J'y avais senti l'année dernière des tensions et des phénomènes de pression symboliques qui m'avaient déplu. Peut-être parce que des amis jouaient dans le off, dans des pièces qui ne me convenaient pas, mais toutefois avec une énergie proche de l'acharnement et du dépit dans la fatigue ou de la fatigue dans le dépit. Je n'avais pas non plus aimé le fait qu'il faille réserver 5 mois à l'avance les places pour le IN et l'avait boudé, n'ayant alors pas de temps de me battre pour les réservations au téléphone. Nous avions réservé une seule pièce du IN, si mauvaise que je ne ne me souviens pas du titre, mais j'avais trouvé le comportement des spectateurs assez déplaisants. Ces sifflements que vous décrivez m'y font penser. De facto, je trouve que le festival met en exergue à ses dépends l'écart qui se creusent entre les courtisans (théâtreux du off qui tentent d'appâter le chaland) et les spectateurs parfois imbus de leur pouvoir. Ce comportement me fait penser à celui des spectateurs du théâtre de la Ville à Paris. Je n'ai jamais vu un public aussi mal éduqué, ni respect pour les autres spectateurs ni pour les comédiens. Pas tous, évidemment. Je grossis le trait.
C'est également un portrait sombre que je dresse et garde du festival, et je ne resterai pas sur cette mauvaise expérience. D'ailleurs vous me le donnez à voir sous un jour moins sombre. J'hésite presque à prendre le volant et à remonter vers Avignon, mais n'aurais pas le courage de bagarrer pour des places. J'imagine que tout est déjà complet...

brigitte celerier a dit…

ne peux que souscrire a diagnostic - avec tout de même beaucoup de spectateurs en désir et union avec acteurs...
sans doute complet dans l in certes pas dans le off - semble être la crise là aussi
bon je file