vendredi, septembre 20, 2013

Jeudi - c'était


C'était s'arrêter devant une des innombrables, ou presque, échoppes de lunetiers, oeil attiré par les reliures défraîchies, et ne voir les lunettes qu'ensuite.
C'était, comme le veut l'esprit du temps, comme le veut la pente de l'homme, se souvenir vaguement, se complaire dans ce souvenir, pour meubler sa marche.
C'était, jeudi, regarder la photo instinctive-on-ne-sait-jamais, pourra servir.
C'était reconnaître la carte de France avec les cours d'eau guide-crayons, mais qui n'est apparue qu'avec l'apparition, en mon adolescence, ou pré-adolescence, des objets de plastique, des stylos-billes et de leur autorisation en classe (pour les feutres il faudra attendre la philo pour qu'ils soient tolérés avec un reste de réprobation).
C'était voir le bois clair trop lavé et les tubes de métal courbés, c'était se souvenir.
Je me souviens de la modernité ébouriffante de ce nouveau mobilier, en quatrième je crois, dans l'une des classes récentes de Saint Dominique, au premier étage du laid petit immeuble-construit-pour-être-classes, mais c'étaient des pupitres doubles, où nous étions rivées pour un an à une camarade non choisie (la technique de F qui faisait claquer ses phalanges quand elle constatait que je remplissais trop vite ma copie, pour me déstabiliser et prendre la première place, en ces temps où j'étais encore assez brillante, où elle l'était non moins).
Je me souviens qu'auparavant j'ai connu des tables, plates ou penchées, de bois sombre, les creux entre les planches, où planter une brindille, une pointe de compas, et les bancs, mobiles ou liés au pupitre, mais je ne sais plus associer l'une ou l'autre de ces variantes à la classe du Conquet (là je me souviens surtout des crochets où nous pendions nos manteaux ou pèlerines, ou châles, ou gros chandails, sous lesquels nous enlevions nos galoches, nous comme les petites filles – et garçons, tiens, oui, il me semble, ce fut ma seule classe mixte – du village, à partir du moment où ma mère a renoncé, pour mon plus grand plaisir et ma fierté, aux chaussures de cuir qui nous singularisaient et dont les semelles, mauvaises en ces temps là, ne supportaient l'humidité prégnante),
du Conquet, donc, ou à celle de Sainte-Marguerite à Toulon, où j'avais commencé à prendre une pointe d'accent, cette petite école qui est vague dans mon souvenir, réduite à son nom et à la lumière blonde de la maîtresse,
à celle de l'école de la rue Dupont – je ne sais pas quel est son nom actuel – en bordure de Bab-el-Oued (et le souvenir, là, est de ma grande amie, dont j'ai oublié le nom, kabyle je pense, belle et maigre, que je ne pouvais recevoir chez ma tante, parce que l'appartement était trop petit, qu'elle avait trop à faire avec ses enfants et nous, A et moi, qui lui étions confiées, et puis, peut-être, mais ça ne se disait pas, se pensait à peine, parce qu'elle n'était pas «européenne» et surtout qu'elle était très pauvre, d'ailleurs il n'était pas question non plus qu'elle m'invite dans sa masure, on disait gourbi, mais j'ai souvenir de rires, de niches faites aux trop bien vêtues, trop orgueilleuses, de ses dessins, de galopades - je crois, ou j'invente, là - sur le chemin, et que, comme moi – et pas mon cousin – elle avait réussi du premier coup son examen d'entrée en sixième)
ni à celle du Collège de Toulon. En ces temps là, jeunes que vous êtes, les Lycées étaient réservés aux Garçons, les collèges aux filles, et, en principe, l'enseignement était le même. Nous nous retrouvions pour le BEPC.
Ouille, tout ceci n'a aucun intérêt, mais je me suis laissée aller à cette dérive, en vertu du temps jadis qui est toujours plus beau – que de petites et grandes peines pendant toutes ces années, et le début de ma révolte contre le monde et les femmes de la famille – qu'il est éternellement à la mode et que nous sommes conditionnés pour faire le bonheur des brocanteurs et de ceux qui re-éditent nos vieux plumiers, les cahiers de brouillon avec table de multiplication au verso (ne les ai connues que vers douze ou treize ans, je trouvais parfaitement inutile de les apprendre) etc.... tellement chics ?
Pardon, j'arrête.

6 commentaires:

Anonyme a dit…


Encore un joli voyage dans le passé odorant et sonore.
Merci

Dominique Hassselmann a dit…

Les souvenirs scolaires sont une mine (de crayon ?) et il faut parfois mettre un casque pour s'y aventurer !

Chri a dit…

Pourquoi pardon? Vous nous faites voyager...

brigitte celerier a dit…

merci aux bienveillants passants

arlettart a dit…

D'échos en échos tes souvenirs sont nos souvenirs aussi et caractères rebelles ou non

Gérard Méry a dit…

le pupitre est d'époque