lundi, février 03, 2014

Dimanche dans «la main de l'aveugle»



Je suis montée, en début de journée, vers la place, sous un ciel toujours gris, 
mais d'un gris qu'un vent léger remuait lentement, dans un air encore piquant qui heurtait parfois d'un souffle froid visage et mains.


En voyant les barrières le long des trottoirs, je me suis souvenue que nous étions dans le jour du tour des remparts (course de 11.000 mètres), étonnée de ne rencontrer ni public ni coureurs.

En arrivant sur la place, j'ai vu, au dessus du palais, des fissures dans le blafard, des trous de bleu, et j'ai réalisé, devant les installations incomplètes sur la place, qu'il était trop tôt pour la course – mais, comme j'avais mon appareil à la main, par réflexe, j'ai pris photos sans relief de ce rien, photos que je vais poser sur Paumée, ma foi tant pis, en ponctuation dissonante, alors que je voudrais parler, ici, de photos autrement sensées...

Parce que, rentrée en trouvant la clarté au coin de ma rue, au dessus des remparts, je suis restée paresseusement dans l'antre - pendant que, dans l'après midi, les courageux tournaient autour des remparts – et j'ai écouté ou entendu France Musique, pendant que je reprenais mon cheminement dans La main de l'aveugle, l'eBook généreusement proposé par Pierre Ménard : suite de textes, de photos (c'est à dire suite si on en décide ainsi, mais dans laquelle on peut circuler à sa guise, au hasard, ou selon les lieux, selon les thèmes, en cliquant sur les liens) qu'il présente ainsi :

La photographie, comme l’écriture, est un travail de lecture. Je regarde autour de moi, ce qui retient mon attention (en voyage, en marchant, dans le train) ce qui change sans cesse, c’est comme un récit qui se poursuit, évolue au fil du temps : écrire avec ce qui a déjà été écrit, lire c’est pareil, et regarder aussi.
..
Cette année, j'ai consulté chaque jour les photographies prises l'année précédente, les phrases sélectionnées en regard, et j'ai écrit un texte sur la photographie lorsqu'une image se formait en moi en réaction à cette photographie, parfois pour la décrire (même si ce fut assez rare), souvent pour réfléchir à une idée, une émotion, une impression, une envie, liées à la photographie et ce qu'elle révèle en moi sur le regard que je porte sur la ville, les visages, la mémoire, le quotidien, ou l'intime.

Et l'on peut ainsi passer de : ce temps c'est mon histoire - J’ai vu la fin du monde se produire sous mes yeux - du récit de ce qui a provoqué cette photo d'un vieil homme attendant un autobus, avenue Mathurin Moreau, passer de sa description minutieuse, lignes, lumière, se muant en belle méditation
Une photographie c’est une histoire qui s’écrit au fil du temps.
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Nous croyons à l’objectivité de nos perceptions et de nos souvenirs. Mais nos attentes et nos désirs modifient constamment notre perception du monde. Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est. La photographie est toute entière au service de cette illusion de miroir du monde.
La photographie ne se fabrique pas au moment de la prise de vue. C’est une affaire de cadrage et de retouches.
En prenant ma photographie j’arrête le temps, mais je sais ce n’est pas un arrêt définitif, rien de sacré, de gelé dans cette image, c’est un temps suspendu comme lorsque je ferme les yeux, l’espace d’un instant, un clignement de paupière, cette courte fermeture au noir c’est une façon d’ouvrir les yeux, de voir enfin ce qui m’entoure.

en cliquant sur la photographie ne se fabrique pas.... passer donc à accords et désaccords - Pendant l’attente, penser à autre chose qui déjà se construit – la place de la République en travaux, l'idée d'une déambulation dans la ville, d'un trajet qui se modifie au gré des impulsions et se retrouver au Carrousel, croiser Woody Allen, se muer en paparazzo, et ce texte est spécialement régalant, avec la marche qui se poursuit
J'avance dans le récit à pas lent, celui de la marche, que je tente de décrire en prenant le temps de me souvenir de tout ce que j'y ai vu.
J'avance dans la phrase au même rythme pour ralentir sa progression, me permettre de revoir le périple en détail, avec un regard méticuleux.
Pendant de longues minutes je traverse la place, passe devant les objectifs de tous ces touristes de passage se photographiant et je sens leur présence, supporte leurs regards insistants, évite en vain leurs flèches invisibles. J'essaye de les éviter en tout cas, ne pas entrer dans le champ de leurs photographies, leur faire rater leur photo en y apparaissant subrepticement, forme floue, fugace, silhouette masquant l'image d'une tâche indélébile. Passage oblitérant, fantôme amorphe, aveuglant.... Je presse le pas pour y échapper comme une vedette qui tente de fuir le paparazzi qui lui court après, le chassant comme un gibier, dans l'espoir d'une photographie en situation.
Regarder n'est pas une façon de perdre son temps. Photographier est une manière de voir..... La prise de vue donne à l'événement que nous vivons un caractère exceptionnel ainsi qu'une place privilégiée dans le paysage et l'événement. Un lien fort avec ce lieu.

La variété des lieux, des textes, la profondeur souvent de ce qui se dit, fait que cette mosaïque, comme il l'appelle, est d'une grande richesse, que j'y avance au plaisir de la surprise, comme on passe en souriant, que je m'arrête brusquement, m'attardant sur ce qui me semble important, ou beau... et que cela se produit assez souvent pour que, abandonnant un moment les contes chinois, j'y revienne.
Et quand j'abandonne le Kobo et que j'ouvre le fichier eBook sur ma machine, certains liens me propulsent vers des articles de son site comme http://liminaire.fr/derives/article/au-fil-du-temps – et c'est un lieu hautement recommandable, si vous ne le connaissez pas -.. ou vers des photos, un texte, un compte-rendu d'exposition....

Livre de réflexion sur les photos, leur construction, ce qui nous meut quand les prenons, mais autant ou surtout un regard sur la vie, une philosophie discrète que j'aime retrouver.
Je me permets un conseil, téléchargez le, c'est un cadeau de l'auteur, à la fin de l'article qui relate l'élaboration de ce livre http://www.liminaire.fr/livre-lecture/article/la-main-de-l-aveugle-1661

3 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Photos-miroirs...

joye a dit…

11.000 mètres...Ça, c'est faire des (une) course(s) !

Gérard a dit…

bonne analyse de la photographie...et ne fuis pas ses regards.