mardi, avril 08, 2014

Quelques plantes, et vrais ou faux souvenirs


dans les rues de ma ville, les plantes qui colonisent les murs hésitent encore entre une rousseur défaite, ou morte, et la tendresse des jeunes feuilles
dans les rues de ma ville devant l'opéra les petites boules s'amusent de leurs couleurs

dans les rues de ma ville suis allée vers le teinturier avec des draps, une parka, un manteau.. avec le plaisir du changement de saison, le refus paresseux et boudeur (deviens lourde ou enfin presque) des valises et housses d'où extraire l'été, où ranger l'hiver.
Et comme j'étais paresseuse, plongée dans relectures déclenchées par une idée éphémère de localiser un livre dans ma pagaille, un peu de ménage, le plaisir de la lenteur poétique de «Printemps, été, automne, hiver.. et printemps», ce film de Kim Ki-Duk que n'avais pas regardé depuis longtemps et dont j'ai eu un besoin impérieux au moment où des projets de tâches m'effleuraient, je reprends des vrais ou faux souvenirs qui avaient trouvé leur place chez les cosaques http://lescosaquesdesfrontieres.com «les Pins maritimes»

Il y a cette vieille photo, avec le verre cassé qui vient soutenir le corps de l'homme penché sur le minuscule berceau, la lourde capote courbée, le képi oublié.
Il y a la petite fille potelée, frisée, intéressée et impérative qui le regarde, en silence, satisfaite d'être aidée, servie. Il y a trois petites fleurs ou une petite branche, on ne voit pas très bien, dans sa main, et le corps un peu penché, les jambes prêtes au mouvement, pour reprendre son chemin, suivre son but, quel qu'il soit, ou son absence de but, sa petite route séparée mais enchevêtrée à celle de l'état major en perpétuelle ébullition, tapie ou exhibée selon les heures.
Il y a ce temps, elle se souvient, où elle jouait de sa puissance.
Elle se souvient de cette photo perdue, les deux immenses corps noir, celui de gauche, un peu plus petit, sérieux, portant comme un trésor légèrement encombrant une petite boule de blanc vêtue, et à droite le sourire, les scarifications, la force de celui qui regarde la petite fille, celle qui se souvient, posée sur un de ses bras, dont il chatouille le pied, qui lève la tête vers son sourire, et ça ne se voyait pas - elle le croit - sur la photo, mais ses yeux levés vers lui étaient adoration.
Elle a des souvenirs très rares, et elle sait que pour la plupart ils lui ont été inoculés après coup par les adultes... elle s'en méfie un peu.
Pourtant il y a cela :
avoir reçu, plus tard, dans le froid gris de Paris, à ce moment où la guerre ne survivait plus qu'au loin, un paquet, envoyé par son grand ami (sa nourrice sèche disait sa mère) qui avait suivi à Ceylan son général, un paquet avec des savonnettes parfumées et cette robe de tulle vert clair brodé de grandes fleurs roses, cet émerveillement, pour elle comme pour lui, qu'elle n'avait jamais eu le droit de porter.
Il y a cela aussi :
une fin de déjeuner un jour au mess des Pins Maritimes, là, près d'Alger, où se préparait la division, la présentation, par leur mère, qui tient lieu de maîtresse de maison, de ses filles à l'archevêque, ou évêque, elle ne sait plus, à l'heure du café sous les arbres, sur la terrasse... la terre battue, les plantes grasses et les herbes hautes, des longues jambes en shorts kakis, ces voix nasillardes, ces sons qui sont un peu étranges, mais elle ne s'en soucie guère, dont elle a appris plus tard, ou reconstitué, qu'ils étaient de l'américain, et les jambes celles d'officiers de liaison, et puis cet homme violet, la main qui se tend, la mère qui dit d'embrasser une grosse pierre, les yeux levés pour voir à qui elle appartient cette belle petite masse de couleur sourde, le sourire.... il a enlevé sa bague, il l'a enfilée sur le plus grand des petits doigts, elle la sentait flotter, tomber, elle entendait les rires, elle s'en moquait, c'était la pierre qui comptait, elle a essayé de la retenir en pliant une phalange mais c'était trop grand... il y a eu quelques mots gentiment moqueurs, la main qui lui enlevait ce trésor éphémère, le : dis merci à Monseigneur.
Et elle n'a pas pleuré, elle a dit merci, furieuse déjà contre elle d'obéir ainsi, elle est partie, petit corps enflé de colère.
Il y a cela aussi :
la toute jeune petite boule, sa soeur, qui est surtout une force de vie prenant possession d'un corps, s'y poussant, carrant, le dilatant, ce moment où le charme, la personnalité, ce devant quoi l'ainée rendra les armes avec ravissement, admiration, en lui refilant son rôle, ce qui sera A., est encore en limbe, et où elle, la petite fille de la photo, est seule à la comprendre, se fait l'interprète, lui attribue parfois ses idées.
Il y a cela enfin :
la maison de plage de son autre grand-père, la terrasse aux azulejos, la fontaine, les cousins, le regroupement familial, les algérois et ceux qui sont arrivés depuis la France, parmi eux le couple qu'elle fait avec son presque jumeau, son compagnon de jeu pensent les adultes, qu'elle aime, mais qui l'agace parfois et ce jour où il avait disparu, où tout le monde le cherchait, où elle avait été punie sous prétexte que, pour avoir la paix, elle l'avait persuadé de rentrer dans une malle (plutôt une caisse je suppose puisqu'il respirait correctement) qu'elle avait fermée sur lui, pour aller vaquer tranquillement.
Et se souvenant de cela elle s'ahurit de ce temps où elle se découvrait un pouvoir, où elle l'exerçait, avant de s'en dégoûter pour le reste de sa vie.

5 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Les plantes ne craignent pas les murs, avant que leur "végétalisation" ne soit devenue à la mode !

chri a dit…

Qu'elle est émouvante cette petite fille...

brigitte celerier a dit…

elles font rentrer un peu de campagne dans Avignon (bourgeonnent beaucoup nos murs)

brigitte celerier a dit…

un regard peut être un rien partial dans le récit

Danielle Carlès a dit…

Régal ! J'ai bien fait d'attendre d'avoir le temps de lire tranquillement.