lundi, mai 19, 2014

La disparition des lucioles – tome 1


dans l'antre, ou dans le soleil qui baigne un coin de la cour sans encore la transformer en un four invivable, ignorant ce que dit le haut-parleur d'une fête quelconque sur le Rhône ou devant le Rhône, me suis plongée dans mes souvenirs, en déplorant un peu d'avoir sauté par moment des cellules, ou des portes fermées nécessitant de se succéder devant le judas, et le catalogue de l'exposition de Sainte-Anne, puisque sur une impulsion et comme le fais rarement, trouvant cela idiot, encombrement inutile par un objet jamais ouvert, je l'ai acheté ce que je ne regrette pas.
Catalogue de cette exposition qui a été l'occasion d'une nouvelle invitation de la belle collection d'Ena Righi de Bologne, avec des ajouts venant de la collection Lambert, de la collection Pinault de Venise, de la collection La Gaia de Busca, de collections particulières.
Catalogue qui s'ouvre, dans la présentation, par Eric Mézil, directeur de la collection Lambert et commissaire de l'exposition, intitulée la disparition des lucioles, par Verlaine, bien entendu, que l'on retrouve dans la section vie en prison avec un autoportrait et quelques poèmes (mais à ma déception pas celui-ci, sans doute le plus connu, et qui s'imposait, dansait dans ma mémoire)
le ciel est par dessus le toit
si bleu si calme
un arbre dans le ciel qu'on voit
berce sa palme....
et par ce passage
La nuit dont je te parle, nous avons dîné à Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pierre del Pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles, qui formait des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu'elles s'aimaient, parce qu'elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières, alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel.
d'une lettre de Pasolini, adressée de Bologne, en 1941, à Franco Farolfi.

Lucioles qui reviennent dans l'articolo della luciole publié le 1er février 1975 dans le Corriere della Serra, sous l'inspiration duquel a voulu se placer l'exposition, et qui a été à la base de la survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman (souvenir du petit spectacle de Nicolas Truon aux Pénitents blancs, l'un de mes meilleurs et plus forts souvenirs du festival 2013 où je voulais envoyer tous les gens rencontrés alors que les quelques places étaient venues depuis longtemps).. Georges Didi-Huberman qui a écrit pour ce catalogue un texte lumière contre lumière lequel comporte, après des fragments de poèmes de Pasolini, et avant une belle méditation philosophique et poétique faisant appel à Dali, Benjamin, Merleau-Ponti... trop longue, trop dense pour que puisse l'évoquer, un passage sur l'affrontement entre le lieu infâme qu'est une prison et la fame, la renommée des oeuvres d'art médiatiques, à tort ou raison, que j'ai repris pour http://brigetoun.wordpress.com. (et de fait certaines oeuvres ont du mal à lutter contre la force du lieu, du moins à mes yeux, mais non pas toutes, loin de là, et pour certaines une nouvelle visite, tranquille, hors foule, en prenant temps de mettre son oeil à d'autres judas, puisque certaines sont présentées ainsi, derrière une porte verrouillée et de regarder complètement ou davantage que ne l'ai fait certaines vidéos, comme celles qui m'avait saisie de Joan Jonas my new theater III – in the shadow a shadow) 

catalogue qui comprend également, outre la présentation par Eric Mézil de chaque section, et de belles photos (alors que les miennes, qui se sont limitées à ce qui ne se refusait pas à mon piètre appareil, ne peuvent être qu'évocations de certaines des 200 oeuvres et pas forcément celles qui m'ont le plus retenue)
une histoire savante et fouillée du quartier depuis l'aube de l'histoire, des asiles d'insensés, des prisons, de la gloire des Pénitents noirs, de la trop longuement survivante prison Sainte Anne et, rapidement, des péripéties des projets pour son avenir
l'intervention de Philippe Astières qui, actuellement présente avec Mathieu Pernot à la Maison Rouge l'asile des photographes exposition à partir d'archives d'un hôpital psychiatrique, et qui donne ici un beau cut-up de biftons et lettres de femmes de prisonniers, dont j'ai grande envie de reprendre certains éléments, alternant, sans lien évident, avec l'évocation ou la photo des oeuvres qui me sollicitent, pour une évocation de ma visite qui promet d'être longuissime et lassante (tant pis c'est pour moi) que, quitte à lasser, je vais fractionner en plusieurs tomes, sans qu'ils respectent forcément l'ordre de présentation au long de ces grands couloirs, de ces escaliers, de ce dédale géométrique.
Donc go, pour une première livraison avec :

Loris Gréaud – Spore speakers – résine, silicone, hauts-parleurs, lumières
mais aussi Kimsooja «A laundry woman» fascinante vidéo d'une femme, de dos, devant un paysage d'eau évanescente, matin calme
oh toi charmante hirondelle dans tes chants printennier,
pourrait tu me dire quand j'aurais ma liberté

Markus Schimwald – Skies – huile sur toile
mais aussi, de Marcel Boodthaers avec notamment «Pluie» une vidéo où il s'obstine à tenter d'écrire sous la pluie, ou droit dans un paysage nu au ciel bleu, le jeune homme photographié avec son panneau muet par Mircea Cantor
Je salue le 265 dont j'ignore le nom. Au revoir pour aujourd'hui compagnon d'infortune.


Nan Goldin – Bruce in the Smoke, Solfatura, Pozzoli, mais aussi les carceri de Piranèse
Et déjà la nuit pâlit dans une clarté
Qui griffe la cornée et y réfléchit
Une image de murs mutilés – Pasolini
ou
J'ai rêvé Ginota ! avec une riche robe brune – ornée de pierres bleues – elle s'asseyait près de moi et m'étreignait d'une de ses mains – et tel était le plaisir de ma délectation – de l'avoir une fois enfin séduite – que je me pris à la regarder, et elle me plut tant – que ma joie se versa en pleurs – mais bientôt la vision disparut – Disparut la bien aimée – et j'embrassai des larves.

Roni Horn – Dead Owl 1997 – faisant face sur l'autre mur à Dead Owl 2009 têtes claires sur fonds blancs d'un garçonnet ébauchant un sourire
ou de Rémi Zaugg les deux N.T. grands panneaux d'aluminium l'un gris très pale portant en grandes lettres blanches
«QUAND FONDRA
LA NEIGE
OU
IRA LE BLANC (avec l'accent que ne sais obtenir) l'autre blanc aux lettres grises
Mademoiselle,
Comme vous m'avez écrit ce matin que vous aviez seulement 37 jours à faire si vous voulez, nous partirons dans un pays inconnu et nous vivrons bien heureuses. Si vous êtes contente, mettez un billet dans la même place. A demain.

Zoé Léonard – sans titre – pelures, aiguilles, fermetures éclairs.., mais aussi Philippe Parreno - Speech Bubles - ballons argentés suspendus dans un couloir (visible chez Françoise Dumon http://avignon-etats-lieux.blogspot.fr/2014/05/un-musee-geant-linterieur-de-lancienne.html?spref=fb
je te comprends c est vraiment dur mon homme est sortit d'un an de prison au moi d'avril et vient de retombé pour trois ans, cela fait que 1 jours kil est incarcéré mais c est dur car je me retrouve seule enceinte de bientôt 7 mois c est atroce comme situation pour n importe quelle femme de se retrouvé sans son homme la solitude pèse et l'angoisse !!! si ta besoin de parler n hesite pas courage a toute

Anselm Kiefer – Asche für Paul Celan – bateau en plomb, livres en plomb et blocs de béton
J'aime mieux entendre le chant de l'alouette, que le cri de la souris.
Ces juges sont menteurs et hypocrites outre mesure.
Un jour ou l'autre, nous sortirons de cette cage de bêtes fauves. Justice infâme ! Michele
Oh ! quelle triste solitude ! mère de funestes pensées !
Gloria Friedmann – le Cobaye – terre et acier
ou de Douglas Gordon – 30 Seconds Text – lettrage, système de minuterie et ampoules – permettant de lire (juste en cette durée)
En 1905 en France, un médecin réalisa une expérience au cours de laquelle il essaya de communiquer avec la tête tranchée d'un condamné à mort immédiatement après que celui-ci a été guillotiné
«Immédiatement après la décapitation, les paupières et les lèvres du condamné se contractèrent pendant 5 à 6 secondes.. Au bout de quelques secondes, les contractions cessèrent, le visage se relâcha et les paupières se fermèrent à demi sur les globes oculaires, ne laissant apparaître que le blanc des yeux, comme chez les mourants ou les personnes récemment décédées.
«Languille ! Criai-je à ce moment-là d'une voix forte. Je vis les yeux s'ouvrir sans cligner, en un mouvement lent et précis. Le regard n'était pas morne et vide ; les yeux, bien vivants, me regardaient, incontestablement. Quelques secondes plus tard, les paupières se refermèrent doucement.
Je l'interpellai de nouveau. Les paupières s'ouvrirent lentement, sans contractions, et deux yeux, vivants assurément, me regardèrent attentivement, avec une expression encore plus perçante que la première fois. Puis les yeux se refermèrent. Je fis une troisième tentative. Sans réaction. L'épisode entier dura entre vingt-cinq et trente secondes.»
.. la lecture de ce texte devrait prendre en moyenne entre vingt-cinq et trente secondes.
Gloria Friedmann – théâtre d'ombres – photographies noir et blanc
mais aussi la vidéo d'une interview que n'ai pas regardée, que voudrais voir - me suis contentée de la beauté de ce visage en passant et d'être intriguée par une remarque d'un visiteur (qui m'avait reconnue, dont je cherchais à quel moment agréable, j'en était sure, il correspondait, et je m'en veux d'avoir aussi tardivement réagi au nom de Cécile Portier qui m'a transportée une minute, mais trop tard, devant un café sur une terrasse de Villeneuve avec, entre autres, cet homme assez passionnant) relatif à Auschwitz – de Marceline Loridan-Ivens racontant son internement à Sainte-Anne avant sa déportation.
Je recherche une correspondante femme entre 40 à 50 ans, je suis incarcéré à la maison centrale et nous n'avons pas la possibilité de correspondre par internet car cela n'existe pas et c'est interdit. Je suis de nationalité française et j'aimerai avoir une personne avec qui je puis échanger soit par courrier et téléphone.



PARDON

5 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Une somme...

Pasolini, Didi-Huberman, ces noms résonnent : la pensée se transmet comme la poésie.

brigitte celerier a dit…

quelques artistes mondiaux médiatiques, mais des richesses
et bravo à Eric Mezil pour le catalogue, même si prévu plus pour prolongement que visite

jeandler a dit…

Terrible. La cage ouverte, les oiseaux s'envolent.

joye a dit…

On est tous des prisonniers, mais nos prisons ne sont pas toutes parteilles. - Moi

gérard a dit…

les barreaux enferment, le barreau pour espérer....