mercredi, novembre 12, 2014

11 novembre, pensées comateuses pour les joies et douleurs anciennes

sol mouillé en ouvrant les volets, un moment de bleu infiniment doux où courent de gros nuages débonnaires, et puis couverture grise reconstituée, petite pluie persistante
en accord avec l'offensive matinale de la toux, d'une toute petite fièvre, de courbatures et idées vagues.. laisser tout doux le pire passer, pas mécontente d'attendre lâchement le regain 
engraisser, faire connaissance, sans grand enthousiasme, avec jouet neuf, rester bloquée par manque de connexion... on verra à régler cela demain... mañana, toujours ce cher mañana
cocoter carcasse, et tenter aux moments de lucidité de penser à ceux qui vivaient il y a cent ans
Le 11 novembre, il y a cent ans, une foule d'individus réunis, joie pure, pour soi, pour les autres, soucis du lendemain mis en attente, intérêts, douleurs qui se taisent et sourient ou se cachent
Le 11 novembre, dans les villages liesse, soulagement et peines partagés entre gens qui se connaissent
le 10 et le 11 novembre, la bataille de Vrigny sur Meuse et ses 96 morts français, ne sais combien d'allemands
le 11 novembre, ceux qui vont revenir, on le sait, des tranchées, des garnisons, d'Allemagne, ceux qui ne reviendront pas, on le sait, depuis longtemps parfois, ceux que l'on attendra avec un espoir de plus en plus tremblant, et ces corps ou lambeaux qui resteront sans nom, peut-être quelques uns, aussi, qui en profiteront pour disparaître, changer de vie
ceux qui reviendront vivre dans les ruines de leur passé, et découvriront en Belgique, au nord et à l'est de la France, la dévastation
ceux dont on attend le retour avec joie affichée, sincère un peu, et une petite crainte qui ne se dit pas
ceux à qui il faut refaire une place
ceux qui devront rapprendre leur place
ceux qui venaient de loin, les indiens des anglais, les vietnamiens des français et les travailleurs chinois
les «tirailleurs sénégalais» qui rentreront et puis ceux qui sont morts, et qui, au chemin des dames par exemple, étaient 477 soudanais comme on le disait, c'est à dire venant du Mali, 200 sénégalais, 180 guinéens, 136 ivoiriens, 134 bukinabés ou natifs de Haute-Volta, 54 béninois venus du Dahomey, 29 nigériens, 9 mauritaniens et 5 on ne sait pas
et bientôt cette sottise qu'est l'espoir des humains : plus jamais ça
et puis les révolutions chez les vaincus
le 7 novembre 1918 la République bavaroise, le 9 novembre 1918 dans les rues de Berlin le début d'émeute, le 9 novembre 1918 le chancelier abdique l'empereur sans trop lui demander son avis,
le retour à l'ordre éternel de la société chez les vainqueurs
ma tendresse pour ceux qui le 11 novembre 1918 étaient sans haine
ma compréhension aux autres (et puis sous la façade...)
le 13 novembre, lettre d'Eugène Poézévara à ses parents
dans la nuit du 10, nous reculons à 1 km de Dieppe....on ne peut plus tenir sur nos jambes ; j'ai le pied gauche noir comme du charbon et tout le corps tout violet ; il est grand temps qu'il vienne une décision, ou tout le monde reste dans les marais, les brancardiers ne pouvant plus marcher car le Boche tire toujours ; la plaine est plate comme un billard.
A 9 heures du matin, le 11, on vient nous avertir que tout est signé et que cela finit à 11 heures, deux heures qui parurent durer des jours entiers.
Enfin, 11 heures arrivent ; d'un seul coup, tout s'arrête, c'est incroyable.
Nous attendons 2 heures ; tout est bien fini ; alors la triste corvée commence, d'aller chercher les camarades qui y sont restés.
Le 13 novembre l'armistice de Belgrade entre Franchet d'Esperey et le gouvernement de Mihaly Karolyi après Dobro Polje
mais déjà le 31 octobre l'armistice de Moudros entre anglais et ottomans
attendre le 21 novembre pour la reddition de la marine allemande devant le Firth of Forth
alors que le torpillage du HMS Brittania avait eu lieu, au large de Gibraltar le 9 novembre
Reconstruire, faire le bonheur des ateliers de sculpture, chercher à mettre noms sur les restes humains
ce qui vient à la surface en labourant
et ceux qui échouent à oublier
retrouver ateliers, reconstituer clientèles, renouer familles
enfouir les déchirements, faire des enfants

13 commentaires:

Chri a dit…

Quel magnifique hommage à toutes ces souffrances stupidement inutiles.

Lavande a dit…

Très beau texte.
Je vous conseille la lecture de "Au revoir là-haut" le Goncourt de l'an dernier, de Pierre Lemaitre, qui développe brillamment et avec un humour féroce tout ce dont vous parlez.

Marie-christine Grimard a dit…

Reconstruire en gardant une plaie ouverte à l'âme pour ne pas oublier, et ne pas reproduire. Pensez à ceux qui ont souffert leurs derniers jours dans cette boue et se demander pourquoi. Enfouir la barbarie au fond des champs de bataille et attendre le printemps pour y voir fleurir un champ de coquelicots.

arlettart a dit…

Dures heures à passer ...sur ton réveil d'époque!
Il y a le même à la campagne, que le jeune soldat a regardé sans jamais revenir

brigitte celerier a dit…

je n'en revenais pas d'en trouver un (et puis on peut toujours oublier de le remonter et prendre l'heure)

Dominique Hasselmann a dit…

Tranchées dans le vif...

(Vous êtes passée au PC, ah oui, vous n'aviez pas de micro portable...) ?

jeandler a dit…

Oublier de le remonter et perdre l'heure.
Penser à tous ceux qui ont perdu l'heure et la vie dans la boue des tranchées. Merci, de penser à eux qui ont scellé notre destin.

brigitte celerier a dit…

n'étais certainement pas la seule
Bon là j'ai nez en fusion et fait que je parte dans la ville humide - me suis trompée dans le dernier billet de train

marcopolette a dit…

Merci pour votre empathie avec tous, tous ceux qui ont vécu cela et sont encore en nous

marcopolette a dit…

PS : c'est très beau chez vous !

brigitte celerier a dit…

bien banalement partagée je pense

brigitte celerier a dit…

pour le PS surtout dans une bienveillante pénombre !

Gérard a dit…

les images des médias ces jours ci nous ont remémoré ces atrocités .