dimanche, janvier 11, 2015

Avignon dans la marche

J'ai osé me sentir assez concernée pour sauter sur l'occasion d'accompagner ma soeur, d'écourter mon séjour toulonnais, un peu, de profiter de sa voiture pour être à 14 heures 30 devant la gare d'Avignon, la vieille, celle dite du centre, et descendre avec les autres vers la place de l'horloge, à l'invitation de la Licra, le MRAP, la Ligue des droits de l'homme, invitation que la mairie s'était bornée à relayer, s'y associant ainsi sans la revendiquer, et me suis réjouie en voyant que une demie heure avant le rendez-vous on marchait à grands pas rue Joseph Vernet (quartier pas exactement manifestant
Oui, désolée de penser que certains jugeraient que n'étais pas assez pure pour descendre dans la rue (seraient un peu esseulés, le savent-ils)
parce que n'étais pas lectrice de Charlie Hebdo, puisqu'on ne saurait tout lire, mais que j'étais effrayée, triste, furieuse de leur assassinat
parce que j'aimais leur esprit frondeur, que j'aimais bien certains dessins, osais me sentir en sympathie
mais que je passais – horreur - avec une indifférence un peu dégoutée devant certaines couvertures
que je pensais avec amour à ceux qui en étaient heurtés, et qui les prenaient dans la gueule sans répondre par la violence – n'y pensaient pas –
parce que je reprendrais volontiers, si je ne chantais pas faux la chanson de Georges Brassens sur les gens qui sont de quelque part ou celle de ceux qui ne pensent pas comme nous
qu'ils le savaient puisqu'étaient humains
Parce que le pire aurait été la rivalité, ou même la juxtaposition entre ceux qui pleuraient les dessinateurs, ceux qui pleuraient les policiers, ceux qui pleuraient les juifs visés comme tels, ceux qui pleuraient l'agent de maintenance victime impuissante
parce que je revendique le droit d'avoir été bouleversée par leur mort, toutes leurs morts et en rage impuissante devant cette barbarie qui réussit à être à la fois froide et folle
parce que face à la violence imbécile on a peur pour ceux qu'on aime, ceux qu'on aime moins, ceux que l'on ne connaît pas, et aussi pour soi, et qu'on a besoin d'être ensemble pour dire non, mêler sa petite voix à celles des autres, ou se taire ensemble
parce que toutes les sectes sont haïssables et que c'était me semble-t-il contre cela que les Charlie dessinaient ou écrivaient et qu'on les aimait beaucoup ou bien,
parce qu'ils n'ont pas été les seuls morts, ni même, avec Coulibaly, les seuls visés
parce que je pensais aux musulmans, aux juifs, aux policiers, aux dessinateurs et à ceux qui les opposent
parce que tous ces morts sont au sein de la liberté qui était la victime désignée, mais qui subsiste et subsistera
et quoique je n'ai pas affiché «je suis Charlie» puisque, personnellement, à tort sans doute, je sentais cela comme une façon de m'approprier la vie et la mort d'autres
et quant à la récupération par les politiques et à la présence qui heurte de certains chefs d'état, elle était malheureusement inévitable – on peut les ignorer
(qu'on aurait dit par ailleurs si le gouvernement s'était tu et si la police était restée inactive)
quant à des éventuelles Marseillaises qui vous choquent, disons que ça pourrait être pour lui
texte maladroit mais sincère, sorti ce matin, et que tant pis je garde
heurtée que j'étais parce que je percevais comme un enfermement, un rejet, un raidissement, triste et compréhensible s'il s'agit de proches des victimes, navrant quand il vient de certains de ceux qui se les approprient.
en arrivant en vue, encore assez loin de la gare, j'ai renoncé, et j'en étais fort aise, à y accéder pour me faire rembourser mon billet de train, pas venue pour ça, renoncé aussi à chercher des têtes connues
ai réquisitionné des bras plus longs que les miens pour avoir image de la petite foule en train de se rassembler
me suis avancée jusqu'aux remparts, pour constater qu'une partie du trop plein patientait le long des remparts, nous avons attendu
ai trouvé de nouveaux bras longs pour constater que le début, avant que la marche commence était au moins à mi-chemin de la place, et puis nous nous sommes ébranlés, petite Brigetoun et une autre petite vieille enfouies au milieu des corps,
faute d'avoir une vue étendue, ai photographié ceux qui l'avaient
ai trouvé un plot me permettant de me hisser un peu au dessus du flot, et en me retournant ai réalisé, en même temps que lui, que j'allais tomber, et il m'a gentiment sauvée..
alors me suis contentée des jambes,
mais en arrivant près de la place, ai senti un joli petit coup de pompe, au bout d'un peu moins de deux heures... j'ai tourné, avec bon nombre d'autres, rue Saint Agricol et un peu soule de tout cela et du mistral qui se levait pour nous fouetter un peu, juste un peu, le sang, suis rentrée, ai fait une très courte pause (nous aurions été 20.000, pas faramineux, très très bien pour Avignon qui cette fois ne drainait pas le Vaucluse)
et suis ressortie, pour remonter dans le temps, et aller écouter une musique que j'aime, me bercer sur les vagues des polyphonies du début du 16ème siècle dans la quasi intimité de l'Oratoire.

9 commentaires:

mémoire du silence a dit…

Oui, marcher, patienter, marcher en silence et chialer... penser aux proches, aux famille des 17 victimes ... chialer (l'anagramme de Charlie)

annajouy a dit…

la mobilisation générale pour la paix ...ce que hier fut. digne de votre pays.

Dominique Hasselmann a dit…

Il y aura toujours des remparts contre la barbarie (merci pour vos photos).

brigitte celerier a dit…

merci à mes gentils collaborateurs
ai imaginé ce que ça a dû être à Paris
à notre petite échelle ai mis deux heures pour ce court trajet

arlettart a dit…

Impressionnante union et ne pas penser à l'inévitable récupération!
Bravo pour ta marche et ton texte réaliste auquel j'adhère fortement

brigitte celerier a dit…

merci j'en avais un peu honte le soir
mais très réactif le matin (et suis retombée sur les mêmes anars en pantoufle intégristes ce matin..)

jeandler a dit…

Marcher pour être libre
la rue nous appartient.

Laura-Solange a dit…

Marcher parce qu'on ne peut rien faire d'autre pour murmurer notre désarroi, notre révolte et qu'on ressent un immense besoin de se retrouver avec d'autres...

Gérard a dit…

Grande émotion dans cette foule solidaire