mercredi, avril 22, 2015

Des jours et des musiques


C'était ce matin, ici aussi, le bleu revenu, une tiédeur sur chairs ronronnantes,  et Brigetoun tirant ses pas en accrochant ses yeux, jusqu'à l'éblouissement, sur cette barrière, ce balcon dressé en plein ciel.
C'était trop de gourmandise entre les étals des halles, une charge lourde, un porte-feuille devenu léger et quelques délices (un quart de Coulomiers en si bel abandon que vais me rendre malade à la poursuite de sa disparition)
et une réserve vertueuse en traversant la brocante, et les piles de linge, de coton, de métis, de lin et de broderies.
Ce fut jeudi partir sous un ciel brouillé, un trajet en bus,
deux stations longues dans une salle d'attente en la compagnie bienvenue du roman en vers de Dany Laferrière, chronique de la dérive douce, évoquant son arrivée, à 23 ans, à Montréal – longues strophes, ponctuées de paragraphes, disant la quotidienneté de l'errance, du dépaysement, du dénuement, des souvenirs
Mes voisins entrent
et sortent
de prison comme
dans un moulin
les petits boulots, l'usine, les modes de survie, les filles, les amis, les rencontres, l'hiver
Dans ma petite chambre
en plein hiver
je rêve à une île dénudée
dans la mer des Caraïbes
avant d'enfouir
ce caillou brûlant
dans mon corps..
et la décision d'écrire
entre examen, consultation, rendez-vous pris pour examen approfondi début mai, avant d'être transmise aux autres membres de ce sacré groupe de médecins qui se refusent à m'oublier..
et puis revenir juste à temps pour chasser l'énervement caché sous des sourires, et repartir vers le théâtre du Chêne noir, voir, entendre Viktor Lazio, sa beauté et sa voix, dans le spectacle qu'elle consacre au souvenir, aux reprises de chansons de Billie Holiday,
et en revenir sereine et crevée par cette journée.
Ce fut vendredi soir monter les quelques centaines de mètres me séparant de l'opéra, dans une éclaircie de la pluie obstinée, pour assister avec une curiosité d'assez faible intensité, et un ennui croissant (vais faire hurler les amateurs) à un concert (l'orchestre semble avoir aimé y travailler si j'en juge par son compte Facebook et par les sourires des instrumentistes) au rythme du tango comportant la Musica para charlar de Silvestre Revueltas, deux concerti de Piazzolla, la danzon n°2 d'Arturo Marquez, avec des interventions devant l'orchestre, parfois aussi dans la salle ou entre les instrumentistes, d'un couple de chorégraphes-danseurs que, contrairement à mes voisins, j'ai trouvé simplement honorable, un peu inconsistant et sans nécessité quand ils voulaient, naïvement, suivre les mouvement lents.
J'ai surtout aimé la découverte du premier morceau, pour le pachwork de musiques, le manque de prétention, les sourires, ce même sourire humble mais avide et déterminé que le compositeur (mort à quarante ans, miné par l'alcoolisme dit le programme) avait peut-être en composant ces mouvements de belle durée pour répondre à une commande du gouvernement mexicain qui voulait la musique d'accompagnement de sept minutes sur la construction d'une voie de chemin de fer…
Mais ce mardi soir c'est avec une attente heureuse que suis retournée à l'opéra, attente qui se bornait à savoir de quelle nature seraient les ingrédients de mon plaisir, comment se traduiraient l'écoute réciproque, le bonheur de jouer ensemble de ces quatre très bons musiciens qui ont eu le désir de se rencontrer, de travailler en commun, de former ce quatuor peut-être éphémère, assez pour qu'ils ne lui aient pas donné un nom : Renaud Capuçon et Guillaume Chilemme, violons, Adrien La Marca, merveilleux alto, et le tout jeune Edgar Moreau au violoncelle
Et puis il y avait le programme qu'ils avaient choisi
le long et si beau, quatorzième quatuor de Beethoven, longue coulée, introduite par une fugue, d'atmosphères, d'incessantes et subtiles variations, en un nombre de mouvements indécis, liés comme un tissu moiré qui se déroule en dansant sur un rythme sans cesse modifié(celui que les amis de Schubert lui jouèrent juste avant sa mort).. phrases réservées qui se répondent d'instrument en instrument, commentaires.. les trilles du premier violon sur le corps musical des autres.. miel de châtaigner fort, sombre, laissant en fond de goût la grâce.. une eau courante sur laquelle dansent des taches de lumière à travers les branches.. sérénade.. mélodie et claquements de talons.. vivacité, emportement, échanges monosyllabiques.. césures et rebonds.. longues phrases mélodieuses etc..
Et puis, après l'entracte, le quatuor à cordes n°15 de Schubert, son dernier, ample, varié... (beau, et puis j'entre, instinctivement, dès que je vois son nom, avant même les premières notes, en attention tendre) un quatuor pour violoncelle pour mon plus grand délice avec le lyrisme de l'allegro molto moderato, sa complexité, l'harmonie large.. le très beau second mouvement (andante un poco molto), le chant, la tristesse souriante.. etc..

et, sans les échanges de regards habituels entre les membres des quatuors de longue compagnie, sauf quelques éclairs, la parfaite entente, et la houle des corps suivant la musique en train de naître.

7 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

Magnifiques Victor Lazlo et Billy réunies !
Merci de ce partage.

Dominique Hasselmann a dit…

La musique vous a redonné l'envie.

brigitte celerier a dit…

euh ça dépend laquelle

arlettart a dit…

"Du beau monde" pour s'envoler un peu plus loin des contingences quotidiennes

annajouy a dit…

musiques patchwork... mélodieuse vie

pascale a dit…

Gris et soleil,attente et plongée,
Jazz et Schubert en petites cordes intimes, tout doux ... merci à vous et take good care.

brigitte celerier a dit…

pas de jazz (crois que, c'est mon goût, j'aurais autant ou plus aimé que le tango)