jeudi, avril 23, 2015

en rester à une reprise


ciel pur et lumière, avec un peu de frais dans l'air, sur Brigetoun à la recherche de ciseaux pour tout sauf couture (une paire fugueuse qui s'obstine dans sa disparition), de yaourts et d'un canard..
passé un peu de temps à re-écouter l'ensemble des fichiers de l'écoute-oblique de Christine Jeanney, http://christinejeanney.net/spip.php?article1098 (liens vers les vingt premiers en bas du billet), pour retrouver celui qui traverse les Alpes, la vieille et son âne, la langue d'outre monts, ou plutôt les langues.. avec des naufragés qui traversent le texte (si vous avez le temps, profitez en), et entrepris, dans la cour puis dans l'antre quand les nuages nous sont venus, de comprendre peu ou prou, comme pouvais, ce que disait, sur les naufrages en Méditerranée (avec des photos d'un naufrage au large de Rhode, d'un bébé dans les bras d'une assistante à Catane, et d'un libyen fouettant un jeune syrien enfermé dans un petit camp pour que ses parents et amis paient davantage pour son passage, des reportages, des jugements rudes et justes sur nous les européens), le Corriere della Sera (faute d'avoir trouvé il Manifesto)...
me borne à recopier, remontant à l'époque d'une crise antérieure, un ce serait... qui a été publié sur le blog des cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com
Ce serait – 25 – l'inemployé
Ce serait croire me souvenir que, dans le catalogue de l'exposition les réalismes entre révolution et réaction 1919-1939 qui s'est tenue au Centre Pompidou en 1980, j'avais vu une photo d'August Sander, un grand tablier blanc, un homme fort, un animal sur les épaules, mais ne pas l'y trouver.
Ce serait d'ailleurs croire presque que j'ai visité cette exposition, alors que je me contente de ce catalogue - et de ses richesses - trouvé dans une boite de bouquiniste, il y a si longtemps, un de ces dimanches de marche un peu absente le long de la Seine, évacuant la semaine, ne gardant que ce qu'il faut d'attention pour un rayon de soleil sur l'eau au coin d'un pont et les quelques livres survivant au milieu des tours Eiffel... mais je n'en suis plus si sure, peut-être l'ai-je vue, par contre la photo non je ne l'ai pas vue, puisqu'il semble qu'elle n'existe pas.
Sur le catalogue, il n'y a aucun de ses portraits d'ouvriers, d'artisans, de gens de la rue «en situation», et quand j'ai fait une recherche sur Google je n'ai trouvé qu'un pâtissier en blouse blanche au tour de taille aussi gigantesque que la marmite qu'il tient en main, et puis bien sûr le jeune homme portant des briques, la fiancée campagnarde qui semble issue de la terre, et les fameux jeunes fermiers partant au bal qui ont inspiré un livre à Richard Powers, d'autres, et puis aussi des portraits incisifs de célébrités et d'artistes, mais pas l'image de mon rêve.. mais je suis tombée sur lui - je ne sais où est conservé ce tirage, juste qu'il est mentionné unemployed man 1928, et que j'ai pensé que cette expression était beaucoup plus forte que notre chômeur.
Parce que ce serait cela, un homme qui n'aurait plus d'existence puisque non employé.
Et pourtant il serait là, présence haute et mince comme l'indique son visage aigu, mais rendue massivement évidente par le volume du court manteau noir, il serait là droit et réservé, les bras appliqués au corps, tenant son chapeau pour occuper ses mains, les maintenir dans cette discrétion sage, et le monde autour de lui s'absenterait dans le flou.
Il serait là avec sa chemise sans col ouverte offrant le fragile cou tendu, le visage si retenu que les lèvres disparaissent, les yeux fixes dans le vide de la rue déserte, absent et disponible.
Il serait là et nous serions passés devant lui, pensant ne pas lui avoir prêté attention, ou ne le montrant pas, faute de pouvoir lui porter aide, désir de ne pas envahir sa sphère, mais pendant que nous nous enfoncions jusqu'à ne plus être que silhouettes dans le flou du lointain, il nous resterait, rodant quelque part à la limite de la conscience, quelques questions silencieuses, à peine pensées, un vague besoin de savoir s'il a le souci inquiet et tendre d'une famille, si, peut-être, volontairement ou par décision extérieure, ce lien a été tranché le laissant à cette solitude, à moins qu'il n'ai jamais connu que cela.
Mais bien sûr, en tournant le coin de la rue, en abordant la vie du boulevard, nous ne penserions plus à lui, et il resterait, là, neutre, planté, n'osant penser, dans le vide de l'espoir, dans le vide de la rue, à l'abri des regards.

3 commentaires:

arlettart a dit…

"Inemployé" comme ce mot est puissant et tragique
Bravo pour ta traduction , il me semble ( Que Dieu nous aide )

brigitte celerier a dit…

oui,
aurais pu m'épargner ce mal.. (quoique ça a au moins servi à réveiller un peu ce que sais de l'italien)
mais ces deux billets aujourd'hui me rappellent que ferais mieux de m'abstenir

Dominique Hasselmnn a dit…

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