jeudi, septembre 24, 2015

Toboggans

Dans la rue, nous toisant, un petit être nous dominait
et je ne sais s'il appelait pour être rejoint, ou s'il était, satisfait de sa solitude dominatrice, dans le refus de voir des troncs de cône jaunes, ou rouges (un peu plus loin, avec le snobisme de la rareté, ils étaient bleus) venir s'emboiter dans son refuge pour joindre le sol
Comme n'ai pas grand chose (si un petit tour pharmacie et chandail un rien trop cher, pour me décider à monter sur une chaise et du bout des doigts faire tomber les housses de vêtures hivernales) pas grand chose à dire, je reprends, en écho, un ce serait publié par la grâce des cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com
Ce serait – 37 – débarouler
Ce serait être dure, ferme, concentrée
Ce serait être une roche
Non, ce serait être un caillou, une petite pierre, un débris de roche
Ce serait être un débris de roche bien têtu qui s'ennuierait dans une carrière, à côté, juste à côté des pierres bien taillées
Ce serait les trouver belles, mais bien sages, ennuyeuses en vérité
Ce serait être toute fière d'être si petite, mais si baroque
Mais ce serait se taire, bien entendu, et rester là, les regardant, les enviant quand des bras, des chariots les emporteraient
Ce serait se concentrer sur son désir tant que le génie protecteur des petites pierres en viendrait à se débrouiller
Ce serait, on ne sait comment - les hommes sont maladroits - une petite pierre devenue voyageuse clandestine sur les planches d'un chariot
Ce serait un chantier, les belles pierres hissées par des palans jusqu'au sommet d'une belle et noble construction
Mais ce serait la petite pierre regardant le ciel avec grand désir
Ce serait le génie protecteur soupirant, agacé, et la glissant dans la grande poche d'un maçon, ou d'un aide, enfin d'un homme rudement distrait.
Ce serait, on ne sait comment - il ne faut jamais chercher à tout savoir, et puis il faut à une noble édifice des petits défauts - la petite pierre tout là-haut.
Tout là-haut, sur une petite terrasse, bien installée sur les pierres, baignée par le ciel, le soleil, la pluie.
Ce seraient plusieurs siècles.
Ce serait l'action du temps sur les belles pierres, leur délitement, leur érosion
Ce serait un jour, en des temps devenus bruyants, des barres de fer montant le long de la bâtisse
Ce serait la petite pierre toute contente, parce qu'à la longue, le soleil, le mistral, la pluie, les oiseaux, commençaient à la lasser.
Ce serait la petite pierre s'amusant en regardant, curieuse, la longue installation, par des hommes à voix forte, de tout un attirail, de voiles et puis de la bouche d'un grand serpent.
Ce serait un jour de grosses mains et, trop rapide, excitante, affolante, une chute dans l'obscurité, la petite pierre débaroulant, heurtée par d'autres petites pierres débaroulant
Ce serait la petite pierre désirant fortement être hissée de nouveau sous le ciel pour l’enivrement d'une nouvelle chute caracolante
Mais n'y aurait plus de génie protecteur, et ce serait la petite pierre devenue partie des gravats, emportée vers sa fin.
Ce serait n'importe quoi, ça n'aurait aucun sens
Ce serait juste une vieille Brigetoun délirant un peu, s'amusant à mettre des mots sur l'envie qu'elle a eu de dégringoler depuis ce toit, puisqu'elle n'a plus l'âge des toboggans.

PS parmi autres textes, écrits ou dits, intéressants, ou jubilatoires, ou poétiques, ou... un long, intelligent, comme toujours, billet de Jérémy Liron l'art contemporain et le débat et je suis certaine de ne pas être seule à goûter de voir ainsi mis en mots ce que je ressens


8 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

Merci de nous faire si bien ressentir le plaisir de la glisse, alors que nous avons aussi passé l'âge des toboggans !

Arlette Arnaud a dit…

La pierre des origines de tant et tant de vie
je suis avec plaisir Jérémy même dans dans ses circonvolutions les plus pertinentes Merci de le rappeler

brigitte celerier a dit…

Arlette je reprends chaque mot de ton commentaire

jeandler a dit…

Le délire, rien que le délire.
Seul le délire est vrai.

Dominique Hasselmann a dit…

"débarouler" : à l'heure du scandale VW, le verbe s'impose... :-)

brigitte celerier a dit…

mais en fonçant elles ne chutent pas forcément - le scandale aurait éclaté plus rapidement

philippe a dit…

merci pour ce mot si parlant (débarouler) qui ce matin fait écho au titre de la traduction du recueil d'Ingeborg Bachmann cité par @poezibao : Toute personne qui tombe a des ailes.

Angèle Paoli a dit…

Cité par Terres de femmes, comme en atteste le lien :-)