samedi, novembre 21, 2015

Nourrir corps et esprit


forcer carcasse de très mauvaise humeur en ce jour, sortir couffin en main, lever les yeux et les perdre dans un moutonnement
avancer couci couça, rencontrer, abandonnée à l'arrière d'un camion, une petite fleur et lui sourire fraternellement
Au dessus des petites boules des arbres, au dessus des halles, un bleu vaillant..
remplir, avec modération, de bonne choses simples – les patates pesaient lourd et suis en période de moindre chevance – le couffin,
être navrée pour les marchands, ravie pour moi, de la rareté des clients
et en rentrant, en amorçant la descente vers l'antre, voir le bleu virer au noir ou les nuages sombres garder un peu de bleu en eux, avoir l'impression de pénétrer lentement dans une eau calme
un petit tour web, un déjeuner, et la connexion m'a quittée...
lire, écouter les mots de la radio
jeter coups d'oeil sur l'écran... la connexion est venue au moment de mettre jupe, se blottir dans manteau chaud
et m'en aller, à corps réticent et esprit désirant vers le théâtre du Chêne noir pour assister à Histoire vécue d'Artaud-Mômo d'après la conférence au Vieux-colombier (à l'aide des notes), avec, dans une mise en scène de Gélas, Damien Rémy – reprise d'un spectacle créé en janvier 2000
Le 13 janvier 1947 au théâtre du Vieux-Colombier, devant un parterre qui, d’André Breton à Gide, Picasso, Dublin ou encore Adamov, réunissait tout le gotha artistique et intellectuel de la capitale, Artaud le Mômo ne parvint pas à lire les feuillets qu’il avait apportés. Il a alors 50 ans, mais son corps a tant souffert des électrochocs, de l’asile, des envoûtements, de la drogue, qu’il lui est impossible d’articuler une simple phrase. Seuls quelques cris, phrases extralucides, délires schizophrènes, quelques mots chargés d’une insondable souffrance s’échappèrent de lui, plaçant l’assistance dans un état d’indicible malaise… «Il s’agit avec ce tête à tête, c’est certain, d’aller au réel, guidé par les signaux de détresse d’un homme seul, et qui, comme d’autres êtres seuls, ne se résigne pas à voir l’humanité entière s’échouer sur les rivages mous où règnent en maîtres les microbes de la connerie, comme disait cet autre grand poète, Léo Ferré.» Gérard Gelas
photo du théâtre
une table, une chaise, le plateau
et, bien entendu je n'étais pas au Vieux-colombier (vous non plus je pense) mais quand Rémy se déplace, cassé comme un vieillard, secoué de tics, l'émotion est là.
Il se bat avec les mots qui ne veulent pas venir, traqué... et, quand la voix passe de marmonnement rauque aux cris aigus on croit entendre Artaud, l'Artaud revenant du monde des électrochocs.
Au tout début petit malaise se rajoutant au malaise, un peu l'impression qu'il en fait trop. Et puis non (juste : le veston d'Artaud était il vraiment constellé de taches ?)
Il y a un ces doigts qui se tordent, ces gestes brusques, ces recroquevillements.
Parfois un enregistrement prend le relai, le texte prononcé d'une voix neutre, articulée, et il regarde la voix qui vient de nulle part, je veux dire qu'il l'entend avec son corps.. ou reprend les mots en mimant leur prononciation
Il y a Dublin et la cane, il y a le peyotl, les tarahumas et Jesus, les envoutements, l'internement, le théâtre, les dialogues avec le docteur Ferrière, il y a...
Le peu de citations dont je dispose
Le mental ne fait pas le corps, mais le corps dirige le mental
J'ai deux ou trois dents contre la société actuelle..
Mon corps est à moi, je ne veux pas qu’on en dispose. Dans mon esprit circulent bien des choses, dans mon corps ne circule rien que moi. C’est tout ce qui me reste de tout ce que j’avais. Je ne veux pas qu’on le prenne pour le mettre en cellule, l’encamisoler, lui attacher au lit les pieds, l’enfermer dans un quartier d’asile, lui interdire de sortir jamais, l’empoisonner, le rouer de coups, le faire jeûner, le priver de manger, l’endormir à l’électricité.
Et cela, cette phrase de l'un des trois cahiers avec lesquels il était venu, que Gélas met en tête de sa note d'intention
Voilà longtemps que l'Internationale de la propriété des consciences est réalisée, et elle n'est pas prête de lâcher prise
Le froid se risque dans nos rues, et m'en vais reprendre, pour dîner, le théâtre de la cruauté puisque je n'ai que ça de lui : le théâtre et son double.

11 commentaires:

Elise a dit…

"à corps réticent et esprit désirant" juste nous le souffler, avec une élégance qui ne se dément pas, cette quête qui ne va pas de soi, nous sommes sur vos pas

brigitte celerier a dit…

merci

Dominique Hasselmann a dit…

Artaud... j'aime le revoir dans le film de Dreyer : les mots sont ailleurs...

brigitte celerier a dit…

l'était beau alors - ce que la vie et le cerveau font d'un visage…
j'aime les mots, ce mélange de grammaire classique et de violence… et les dessins

jeandler a dit…

Les visages comme les mots s'usent...
La pluie s'en vient, du Nord vers le Sud descend
La froidure la remplace
Changement d'humeur.

brigitte celerier a dit…

plus de dix degrés perdus en quelques jours

Arlette Arnaud a dit…

Entre le noir -bleu du ciel et les mots désarticulés , âme cassée d'Artaud
les rondes couleurs du marché se font tendres

Gérard a dit…

mauvaise humeur ..et en forme ..compter les moutons peut être

brigitte celerier a dit…

il y en avait trop, et trop mouvants

mémoire du silence a dit…

Je vous lis ... et j'aime
et je "souris fraternellement"
un petit pincement pour "le Mômo " que j'aime d'un "amour fou" comme disait l'autre grand poète ...
le froid s'est risqué... le monde est étrange et "le Mômo" était un visionnaire...



ici

brigitte celerier a dit…

merci pour le lien