vendredi, décembre 04, 2015

(Petits textes écrits à chaud après le 13 novembre 2016 au soir à Paris durant quelques jours qui suivirent malgré tout)

François Vinsot m'a proposé d'échanger, dans le cadre des vases communicants, à partir de ses, de nos, réactions aux attentats du 13 novembre
en réponse à ces «petits textes» écrits (peut-être légèrement modifiés, mais je ne crois pas) sur son site Ecrits au long court https://francoisvinsot.wordpress.com/2015/12/04/apres-par-brigitte-celerier/ je lui ai envoyé quelques lignes tentant de dire ce que je ressentais il y a une dizaine de jours, peut-être avec encore un peu trop de grandiloquence.

Place à ses méditations

1

Je me suis endormi sans savoir. Je me réveille en sachant.
Un vendredi soir comme un autre à Paris mais certains en avaient décidé autrement et s’y étaient minutieusement préparés; préparés à tuer et à mourir; ils ont peaufiné leurs armes, pris possession des explosifs, ont étudié des plans. Et puis ils sont passés à l’action, leur dernière, celle qui ferait parler d’eux dans le monde entier, qui les rendraient célèbres.
Un vendredi soir comme un autre à Paris, une salle de concert pleine à craquer pour un groupe en tournée européenne coqueluche du moment, et puis dans le quartier on traine entre soi dans des endroits fait pour ça, le quartier à forte concentration de journalistes et de gens branchés, histoire d’être certain que tout sera bien retransmis le mieux possible.
Et puis un match de foot, en présence du président; là aussi une attaque; on évacue le président; on contrôle et le match peut reprendre, et les français marquer un but.
C’était Paris, hier soir; et toi, ça va?

2

Quand je lis: « Soyez joyeux aujourd’hui sinon ils ont gagné » j’ai du mal
Non je ne suis pas joyeux et n’ai pas envie de faire semblant. Je suis vivant, oui d’accord, et j’ai bien de la chance. Je ne fais pas partie des victimes; est ce vraiment une raison d’être joyeux? Ils sont morts et moi pas. C’est plutôt une source de grande tristesse d’habitude, non?  Que des innocents soient morts.
Je lis que si je montre que je suis touché et effondré, je donnerais raison aux assassins. Non mais ça va pas la tête? Je lis que si aujourd’hui je ne sais plus où j’en suis, ils auraient gagné; non mais vous êtes tous devenus dingues ou quoi?
Parce que des hommes se comportent comme des ombres déshumanisées, je devrais avoir honte de montrer mes fragilités et mes contradictions, mon désarroi et ma peur face à de tels comportements? Non mais ça va pas la tête!
Oui ils m’ont touché au coeur ces assassins; oui, ce qu’ils ont fait me force à réfléchir à ce qui a bien pu les pousser à faire ça. Oui, et c’est comme ça; et oui, je condamne au fond de moi ,à n’en avoir rien d’autre à dire, ces assassinats lâches et terribles; et je n’ai aucune intention de faire comme si cela ne m’affectait pas.
Ils ont visé une ville où l’on peut encore relativement vivre ensemble et ils ont voulu y porter la mort, avec la leur; ils ont choisi d’y mourir en y tuant, devenir des monstres qu’aucun Dieu ne saurait revendiqué comme l’aimant; ce sont des hommes détruits qui ne croient plus avoir comme seule option que la destruction de ceux qu’ils haïssent de les voir différents et vivre ensemble.
Et oui, aujourd’hui, je suis profondément malheureux et triste et je n’ai aucune intention de prétendre qu’il en est autrement.

3

Se réveiller en état d’urgence…
en état de guerre, se réveiller les yeux ouverts pour essayer d’y voir clair; oui; et puis? En urgence de quoi, en guerre contre qui, avec qui, comment? Tirer des questions sur notre innocence, abattre des incertitudes, errer parmi nos ombres, chantonner des refrains populaires.Comprendre, la belle affaire, le temps perdu à ne pas voir, à s’occuper ailleurs, et même à y réussir. Lorsque la réalité se trompe, la vie comme un électrochoc, idées sangsues, ablation  à coeur ouvert, transplantation de tout ce qui ne fonctionne plus, anesthésie généralisée le temps qu’il faudra. Vivre. Ne plus quitter la salle d’opération; les radios et les télés et internet montrent à quel point ça se généralise; même pas peur; ah oui, vraiment? Chacun là où il en est. S’unir contre; contre l’horreur, la violence aveugle, la déshumanisation absolue, la sienne, celle de l’autre, du monde ici pour un monde la bas, pour vivre enfin dit celui qui ne respire plus que l’odeur des balles.

4

Entrer en résistance… Oui, d’accord, on fait quoi? On commence déjà par ne pas dire n’importe quoi; oui c’est un bon début; mais on dit quoi? On commence par écouter; oui ça me va; écouter quoi? Juste écouter ce qui passe à portée, sans s’exciter, sans s’énerver. Oui, je veux bien essayer mais je ne promets rien. Et puis s’écouter; suivre ses propres traces, essayer de se retrouver, sortir de ses cachettes, de ses raccourcis qui rallongent, de ses absences qui prennent des messages pour les écouter plus tard; laisser les émotions remonter à la surface et s’évaporer lentement dans l’air du temps; écrire est un exemple. Oui d’accord, et c’est tout? Et puis, commencer peut être à creuser davantage, pour aérer a terre, la retourner un peu, pour ne pas y planter à la va vite; et pendant que le terreau s’anime, écouter une nouvelle fois, accueillir ce que l’on appelle silence, une manière d’écouter qui laisserait la place au doute, toute une aventure à portée de regard, en partage…

5

Moi président, je ne sais pas ce que je ferais, mais je ne suis pas président. j’essaie juste d’être un homme et déjà, franchement ce n’est pas facile; être un homme ce n’est déjà pas facile de définir ce que ça peut bien être; le contraire oui, on voit déjà mieux, mais la frontière est poreuse, c’est la vie qui veut ça. Le président hier, à Versailles, il a été malin, il a dit ce que la majorité souhaitait entendre, et il a toujours eu la manière; il nous a parlé comme l’on parle à un cheval que l’on vient calmer dans son boxe; et je ne suis pas sûr de vouloir que l’on me traite comme un cheval, mais c’est déjà mieux que de me prendre pour un chien; enfin c’est une manière de voir. Et puis maintenant il reste encore deux petits détails à régler: Le premier, c’est de voir ce qu’il va vraiment pouvoir faire, jusqu’où il ira, car il est malin le bougre; alors derrière ce qu’il a dit, il faudra être bien malin pour savoir ce qu’il pense; un président joueur d’échec c’est bien mais je n’aimerais pas être à la place des pions, ni des fous, ni de ses reines. Et le second petit détail, c’est de voir ce que ça va vraiment donner, comme résultat, voir dans quels mesures il a pu signer avec Harry Potter er Superman et tous les autres super héros. Et puis sinon il y a la vie au quotidien, les petits gestes qui font qu’on ne laisse pas la réalité se tromper sans rien dire, sans rien faire, sans rien échanger,et puis il y a ceux qui auront quinze ans dans quinze ans. Moi président, je ne sais pas ce que je ferais, mais je ne suis pas président.

6

Le temps, ça permet de prendre du recul…
C’est bien connu; le temps ça permet de prendre du recul; donc dès les premières minutes déjà tu recules un peu, d’horreur, et puis tu recules encore, d’impuissance, et puis tu recules encore, pour t’éloigner un peu, et puis tu recules encore pour te réfugier dans des souvenirs, et puis tu recules encore et encore et encore et encore…..
Et puis vient le moment de ne plus reculer; pas avancer, ça tout de suite c’est hors de portée; mais ne plus reculer; rester sur place; d’où l’importance de bien choisir sa place, quand on peut; on s’agite  on cherche; on ne trouve pas mais bon le temps manque alors on prend un peu ce que l’on trouve; et là on ne recule plus; on essaie d’y rester; sauf que lorsque le monde bouge, si tu restes sur place, tu découvres que c’est un peu comme si tu reculais; et là si tu recules, tu risques de de retrouver collé au mur, à force; donc tu te dis: allez c’est le moment d’avancer.
Donc tu avances; d’abord avec des mots, tu avances des sensations, des envies, des idées, des partages, des dessins, des cris, des témoignages, des échos, d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos,d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos,d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos,d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos,d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos,d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos,d’autres mots, d’autres partages, d’autres sensations, d’autres envies, d’autres idées, d’autres partages, d’autres dessins, d’autres cris, d’autres témoignages, d’autres échos…….

7

Imaginez un monde où l’on déciderait de se taire pour prendre le temps de réfléchir
Une minute de silence c’est bien; une heure c’est encore mieux, une semaine ça commencerait à faire un vrai changement. et plus si affinité. Imaginez un monde où l’on déciderait de se taire pour prendre le temps de réfléchir; un monde où l’on écouterait avant d’emprunter la parole en cas d’absolu nécessité, comme une pompe à incendie; un monde où la parole ne serait pas devenue une monnaie de singe dont il faut des heures pour effleurer une idée juste, juste une idée. Imaginez un monde où la parole aurait de nouveau de la valeur, serait respectée, refléterait des différences qui ne seraient pas de façade. Imaginez un monde où les mots ne seraient pas devenus des pièges à poser, à éviter, à appâter, à déplacer sans cesse. Imaginez un monde où la parole serait rare, un évènement, une rencontre, un partage, une promesse. Imaginez un monde dans lequel l’homme serait à nouveau le coeur, le centre, l’homme dans son humanité, dans ses fragilités et dans sa force, un homme parmi les hommes, ni plus, ni moins.

8

Vivre aujourd’hui, c’est respirer l’air du temps; eh oui, forcément… Inspirer ce qui se raconte, expirer ce que tu en dis, inspirer ce que tu en lis, expirer tes mots à toi aussi, inspirer ce qui se montre , expirer tes émotions et tes cris. Inspirer le monde tel qu’il est, expirer celui que tu voudrais qu’il soit; inspirer mal, expirer aussi mal; entre tout vouloir lire et ne plus rien lire du tout, tout vouloir entendre et avoir soif de silence, entre tout vouloir voir et fermer les yeux; entre se souvenir et l’oubli; entre deux, marée basse et marée haute; entre tout arrêter et c’est quoi tout arrêter? Entre être joyeux pour qu’ils ne se réjouissent pas de m’avoir rendu triste et puis le visage de ceux qui y ont perdus la vie; entre les photos de ceux qui sont disparus, entre leurs sourires, inspirer, expirer, entre les résumés de leur vie, inspirer, expirer, entre le néant et demain, inspirer, expirer, pas comme si de rien n’était, non, respirer l’air du temps, car c’est le seul air, et chanter un refrain qui changerait le monde, en plaçant bien la voix, en allant bien chercher de l’air dans les poumons, les épaules bien écartées, doucement sans forcer, inspirer, expirer, respirer, pour ne pas suffoquer, entre deux cris, entre deux larmes, entre deux désespoirs, entre deux réveils, entre deux, marée basse, marée haute; à qui appartient le futur? Respire l’ami(e), respire….
Et ce matin, réveil lourd, et désir de réunir ce qui précède, en pâle mémoire…..

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Si vous êtes tentés par l’aventure, faites le savoir sur le groupe dédié sur Facebook, sur twitter ou sur le blog http://lerendezvousdesvasescommunicants.blogspot.fr tenu par Marie-Noelle Bertrand qui a gentiment repris le flambeau qu'avait maintenu en vie Angèle Casanova
Merci, si vous en avez le temps, de vous baser sur cette liste pour découvrir les autres échanges, suis certaine que ne le regretterez pas.



9 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Pas facile d'être Président à cette époque (je ne crois pas qu'il nous ai parlé comme à des chevaux, il ne s'appelle pas Bartabas)...

Rendez-vous en 2017 !

brigitte celerier a dit…

un peu peur de 2017 et de dimanche

hverdier a dit…

voilà un texte que j'aimerais avoir écrit

Francois Vinsot a dit…

Merci pour votre accueil, Brigitte!
Oui, Dominique, pas facile; le cheval, c'est juste un ressenti du désir de se cabrer face à la réalité... à très chaud, mais à interpréter avec bienveillance...
Sinon, hverdier,l'écriture est aussi et d'abord oeuvre commune...
et merci à chacun.

Francois Vinsot a dit…

Et sinon, oui, Dimanche et 2017, je n'aime pas la manière dont cela se présente; et bien sur entre cheval et chien, voir hyène, mon choix est clair!

Gérard. a dit…

Ne pas dévier en écoutant les chiens hurlants

chri a dit…

Merci à vous pour ces mots là, aussi.

brigitte celerier a dit…

merci à François Vinsot, moi j'étais chez lui

Francois Vinsot a dit…

Donc, dimanche, qui que vous soyez, si votre vote peut aider à éviter le pire, et à ne pas laisser le pouvoir à une minorité non représentative, allez voter! On est bien d'accord?