mercredi, juillet 20, 2016

Avignon – festival – jour 14 – sagesse, juste le plaisir de la Place des Héros à Védène


Réveil difficultueux, et bien qu'il semble que plus me repose plus carcasse rouspète ou peine, et comme en grand désir était, même si pour cela il fallait prendre navette et découvrir la salle de Védène, de voir Place des Héros dans la mise en scène de Krystian Lupa (4 heures 10 en fait un peu plus), sortir pour m'aider ma robe préférée, sage, légère.. et vaquer sagement dans l'antre, lentement, préparer un repas assez tôt pour laisser un peu de temps avant de partir, à une heure où d'ordinaire je ne pense pas encore cuisine,
vers la gare routière, en belle forte chaleur montante, et splendide lumière écrasant les zones arides, noircissant les rares trajets ombreux, vers la gare routière, 
attendre un peu et prendre la première navette, à quatorze heures…
découvrir le lieu, craindre la clim qui a été réparée depuis hier (savais que la veille elle était d'une discrétion absolue), renouer avec le plaisir des échanges détendus et discrets après la morgue de la veille, et trouver une place au premier rang entre un homme et une femme de mon âge, très sympathiques, (et qui se sont révélés des personnages peu à peu quand deux ou trois jeunes, ou presque, liés à un titre ou un autre au théâtre, sont venus leur parler un peu, avec un respect familier pour l'une, en sollicitant un rendez-vous de l'autre) ne sais qui ils étaient, je sais simplement que j'avais le confort d'être entourée de deux intelligences, et deux intelligences que je sentais heureuses de ce qu'elles voyaient... ce qui es l'idéal pour apprécier, ou pour ne pas apprécier, mais librement (en fait me suis allée, comme je le découvre ce soir, au plaisir total de l'intelligence et de la beauté de ce que voyais – pour le texte j'en avais la certitude même si assez floue, parce que c'est par cette pièce qu'en 1991, tardivement, dans une mise en scène qui ne m'avait pas frappée – le texte, si – de Lavelli au Théâtre de la Colline que j'ai fait connaissance avec l'oeuvre de Bernhard, dont je ne connaissais alors rien.
Photo Christophe Raynaud de Lage
je reprends le texte du programme du festival
15 mars 1938, place des Héros : les Viennois acclament Hitler qui a envahi l'Autriche. Le professeur Schuster, un mélomane à la fois tyrannique, raffiné et révolté, s'exile alors à Oxford. Dix ans ont passé quand il revient « par amour de la musique ». Mais sa femme Hedwige, hantée par la ferveur avec laquelle son pays a accueilli l'occupation, les pousse à retourner vivre en Angleterre. La veille de leur départ, alors que les malles sont prêtes, que le précieux piano Bösendorfer est déjà expédié, Schuster se suicide sur la place des Héros... Écrite en pleine affaire Kurt Waldheim (Premier ministre élu malgré son passé nazi) et traitant de l'Anschluß dans une langue véhémente et presque brutale, Place des héros provoque un véritable scandale politique avant même que le texte ne soit joué et publié en 1989. Après Des Arbres à abattre, unanimement salué l'année dernière au Festival, le metteur en scène polonais monte aujourd'hui avec les acteurs du Théâtre national de Vilnius cette ultime provocation de Thomas Bernhard, dernière pièce de son Théâtre de l'irritation qui cherche « la part de vérité contenu dans tout mensonge ». Ensemble, ils explorent les possibilités d'un temps suspendu entre le monde des vivants et des morts dans un fascinant rapport à la persistance de la pensée. Euh je dirais qu'il s'agit aussi de l'abêtissement de notre monde (pas spécifique à l'Autriche, même si c'est la cible de Bernhard, de la dérive du socialisme, de la montée de l'antisémitisme, ou surtout actuellement du racisme en général)
une grande pièce des chaussures en nombre et une servante qui les nettoie, deux armoires destinées au départ mais où se trouvent encore vêtements et chemises -, les chemises que va repasser Madame Zittel (excellente actrice dont j'ignore le nom.. ils sont tous bons mais les deux rôles saillants sont le sien, et celui du frère, l'oncle Robert), la gouvernante, celle dont les filles diront qu'elle avait plus d'importance leur mère, que leur père lui parlait d'avantage, l'ayant façonnée, ayant dicté ses lectures, lui ayant transmis ses convictions, et elle parle de lui, surtout, dresse le portrait d'un homme intransigeant mais d'une intelligence diabolique, qui décapait la société, qui recherchait toujours la vérité.
Premier entracte, plaisir de se sentir presque en pleine forme, et tentative infructueuse d'obtenir un café.. et la deuxième partie, la plus forte sans doute, où l'oncle Robert et ses deux nièces (la silencieuse, touchante, et celle qui porte les décisions, qui subit l'ambiance dégradée de l'université) attendent à côté du cimetière (les trois murs sont des toiles sir lesquelles sont projetées, on croirait que ce sont des toiles peintes, des images évoquant un parc brumeux) l'heure du repas préparé par Madame Zittel pendant que leur frère raccompagne son amie actrice (fortement désapprouvée) et sa mère, et là ce sont de grandes tirades, entrecoupées d'échanges, de l'oncle (avec la verve, le style facilement cruel de Bernhard) résolu, faute d'avoir le courage de se suicider comme son frère (qu'il estime plus philosophe que lui qui est justement professeur de cette matière) à s'enterrer vivant dans un village, parce qu'il n'est plus possible de tolérer ce que devient la société (résumé bien imparfait, mais tete qui sonne terriblement d'actualité, sur la maladie de l'Europe) – et les acteurs, leurs rares déplacements, l'éclairage, tout contribue au sens... après leur départ, un bref moment, les arbres font place à un grand cimetière et l'emplacement qui était l'une des fenêtres de la salle au premier acte devient un grand panneau où s'écrit en lettres lumineuses un texte hébreux qu'étais bien entendu incapable de déchiffrer..
second entracte (le troisième café servi, l'a été pour moi) à l'heure où les ombres s'allongent où la chaleur devient plaisir pur
deux photos de D.Matvejevas
et la dernière partie, l'attente de la mère et de son fils, le dîner (et peu à peu les positions des personnages sont celles de la Cène de Vinci)
saluts... Krystian Lupa en short et polo rouge débusqué et forcé de venir saluer,
applaudissements fournis et chaleureux
et retour, navette, puis, en marchant le long des remparts pour rejoindre la rue Saint Charles pensais suis si bien devrais aller voir autre chose...
arrivée sur ma place, arroser, faire cuire patates, commencer ce qui précède tant bien que mal, voir l'heure, me dire que non, économiser petite vieille.. d'autant que la journée de demain est en principe assez riche et rude.


PS trouve ce soir un article, portant d'ailleurs davantage sur le travail de Lupa en général de mon cher George Banu http://www.telerama.fr/scenes/avignon-krystian-lupa-ou-le-combat-des-corps-et-des-mots,144812.php

4 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Décidément, une certaine période autrichienne est diablement présente sur les planches...

Le nazisme (ou le totalitarisme de la pensée) en représentation continue, certes en miroir : de quoi se changer les idées ?

brigitte celerier a dit…

mais ce que vise Bernhard et en écho ce que nous vivons c'est la résurgence du nazisme, la fin des illusions, la monté de l'inculture et des racismes

Claudine a dit…

je pense à ma professeur d'histoire au lycée, Mme Barbara Hagemeister, née en 1941 près de Hamburg, qui nous a enseigné la montée du nazisme à travers les textes antisémitiques de 1870 à 1930, pendant toute une année, qui nous a emmené voir le camp de Lidice... elle s'est dépensée, nous a secoué, bande d'ado "bof"
et puis tout à coup le monstre est là, gueule grande ouverte, et la honte avec.

Godart a dit…

Légèreté de la robe, légèreté de l'esprit, on vous suit, on vous lit, on épluche les pommes de terre avec vous, mais dîtes moi, c'est presque un transfert cette histoire. Vous nous avez marabouté.